HDA - information et commentaires
Pourquoi le monde n’intéresse personne * (24 janvier 2011) – 4 février 2011
par David Riendeau **
Hein ? Qu’est-ce qu’il dit là ? Certain que je m’intéresse au monde ! Voyez un peu la fusillade en Côte d’Ivoire, les inondations en Tunisie, les émeutes en Arizona et l’impasse électorale au Brésil. L’actualité internationale, sur le bout des doigts de pied que je la connais: les pirates somaliens sur la mer Morte, le tremblement de terre au Soudan du Sud… Ah et puis, tant pis! Bas les masques! J’avoue ma grande ignorance sur les questions internationales. N’importe quel badaud aurait pu me faire croire que Ben Ali, président déchu de la Tunisie, était un joueur de football et que Ouattara, président élu de la Côte d’Ivoire sans pays à gouverner, véritable Jean sans Terre de notre époque, était un instrument de musique africain. Que voulez-vous, disait un autre Jean, Chrétien celui-là, l’information internationale est le parent pauvre de la bête médiatique. À moins qu’une catastrophe naturelle aux proportions dantesques ne s’abatte sur une région du monde, les journaux et les bulletins télévisés accordent trop peu de temps, de moyens et de couverture aux événements et aux enjeux hors de leurs frontières.
À une époque où l’interdépendance des pays croît sans cesse, où les cultures se mêlent et où les marchés se lient les uns aux autres, la médiocre place qu’occupe l’information internationale dans les médias est préoccupante.
En tant que citoyen, j’aimerais que mes journaux favoris m’informent sur le monde avant qu’un conflit éclate. L’impuissance gouvernementale, l’extrême pauvreté et la corruption existaient déjà en Haïti avant le 12 janvier 2010, tout comme le régime autoritaire tunisien qui régnait depuis 1987 était assis sur un baril de poudre social bien avant que ce pauvre diable de marchand ambulant dont on a confisqué le kiosque ne s’immole par le feu il y a plus d’un mois. Pourquoi faudrait-il attendre qu’une situation dégénère pour qu’on s’y intéresse ?
À chaque fois qu’un conflit éclate dans une région reculée du monde, j’éprouve toujours ce sentiment honteux de ne pas avoir cherché à m’informer davantage. Mon premier réflexe me dirige alors vers le globe terrestre que ma soeur et moi avons reçu à Noël en 1992. (L’éclatement de l’Union soviétique venait tout juste d’enrichir le concert des nations de près d’une douzaine de républiques.) Ensuite, je me penche sur les raisons de ma paresse intellectuelle qui sont, dans l’ensemble, une accumulation de petits riens insignifiants: cette partie de hockey à la télévision, ce nouveau film d’action en salle de cinéma, cette vidéo comique qui circule sur Internet, ce devoir d’espagnol qui traîne sur le bureau depuis quatre jours, cette chambre qui demanderait un peu de ménage. En mettant bout à bout tous les épisodes de procrastination de mon quotidien, j’arriverais sans doute à trouver le temps nécessaire pour vulgariser l’ensemble des enjeux de lieux tels que l’Ossétie du Nord, le Sierra Leone, le Salvador et le Waziristan du Sud. J’ignorais que ces pays existaient avant que l’on en parle à la télévision! Mais le plus triste est que souvent, j’éprouve le sentiment que le journaliste catapulté sur le terrain n’en connaissait pas tellement plus que moi sur le sujet avant d’y être un envoyé «spécial». Autrement dit, on couvre du fait divers, de la rubrique des chiens écrasés, mais sous les tropiques.
Si les grandes entreprises médiatiques rétrécissent l’enveloppe budgétaire liée à l’information internationale, comment être tenu au courant des grands enjeux de ce monde ? Comment savoir qu’un tel investissement massif dans l’industrie de l’éthanol gonflera le prix du maïs et qu’ultimement, il pourrait provoquer des émeutes de la faim au Mexique ?
Un article du Devoir en date du 8 novembre 2010 confirmait cette impression. Il était question de la baisse de 40% de la couverture internationale chez quatre grands journaux britanniques en trois décennies. Même tendance à la baisse chez les Américains, où seulement 100 correspondants seraient à l’étranger contre trois fois plus dans les années 1970. «Le monde s’ouvre, et les médias se referment», résume le journaliste Stéphane Baillargeon.
Par contre, il est vrai que je pourrais m’informer par moi-même en naviguant sur le grand océan virtuel pour m’approvisionner en nouvelles venues d’ailleurs. Mais comment s’intéresser à des enjeux auxquels l’on n’a jamais été sensibilisé ? Et comment franchir les barrières linguistiques et culturelles d’un quotidien pakistanais ou suédois ? La présence de correspondants établis en permanence à l’étranger offre au public un regard nuancé sur une situation donnée. Second avantage, il possède les mêmes référents culturels que son public. Par conséquent, ses propos seront plus susceptibles d’interpeller sa raison et son imaginaire.
Sources
* http://revuedesameriques.com/2011/01/24/pourquoi-le-monde-ninteresse-personne/#more-1357
* http://revuedesameriques.com/
**David Riendeau est le rédacteur en chef de ce site