HDA - Les vrais tricheurs ne sont pas ceux qu'on croit (Du 13 au 19 août 2011) - 2 septembre 2011

Les vrais tricheurs ne sont pas ceux qu’on croit * (Du 13 au 19 août 2011) - 2 septembre 2011 (note 1)

par Jack Dion **

La culpabilisation des plus démunis est un travail de longue haleine. Pour le mener à bien, il faut de la persévérance, du savoir-faire, de l’imagination, sans oublier un mépris de classe avéré. Fort heureusement, les membres de l’actuelle équipe gouvernementale peuvent revendiquer ces diverses qualités non sans fierté.

On en avait déjà eu la preuve quand le ministre Laurent Wauquiez, la main sur le cœur, avait dénoncé le “cancer de l’assistanat“. Il visait évidemment l’assistanat des pauvres. Celui des riches, méticuleusement organisé, a pour objectif de donner leur chance à des gens qui aiment prendre des risques, alors que les déshérités, eux, ne sont que des paresseux attirés par l’oisiveté comme Ève par le fruit défendu.

Un autre ministre, Thierry Mariani, responsable des Transports, fondateur de La Droite populaire, a pris le relais de la dénonciation de la fraude aux allocations sociales. À l’en croire, il serait urgent de créer un “fichier des allocataires sociaux“ afin de lutter contre “les profiteurs“. Enthousiastes, ses collègues Xavier Bertrand et Roselyne Bachelot ont applaudi à la proposition, suggérant même que l’on boucle le dossier d’ici à la fin de l’année. Or, personne n’a relevé que le fameux fichier existe depuis janvier 2008.

Ce fichier permet de croiser et de recroiser toutes les données nécessaires afin de savoir qui touche quoi. En avril 2008, Éric Woerth, alors ministre du Budget, avait même mis en selle la Délégation nationale à la lutte contre la fraude (DNLF), une task force censée traquer l’inacceptable. Elle a pu constater que les fraudeurs ne sont pas ceux qu’on croit.

Pour qui en douterait, il suffit de se reporter aux travaux de la Mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la Sécurité sociale publiés en juin dernier. Son rapporteur, le député UMO Dominique Tian, ne peut être suspecté de gauchisme. À l’en croire, la note de la fraude sociale se monte à 20 milliards d’euros. Mais la part imputable aux salariés ne dépasserait pas 2 ou 3 milliards d’euros, alors que la facture des entrepreneurs pourrait atteindre 16 milliards.

En somme, la grande urgence de l’heure, consisterait plutôt è créer un fichier de la fraude patronale, afin de traquer les patrons voyous qui vident les caisses de la Sécu en s’exonérant des cotisations, ou en ayant massivement recours au travail au noir. On pourrait même, dans la foulée, créer un fichier des fraudeurs du fisc, pour débusquer tous ceux qui se jouent de l’impôt comme d’autres des radars sur la route.

Il serait tout aussi judicieux de créer un fichier des députés fraudeurs, ces élus qui mentent sur leur patrimoine pour échapper è l’impôt, ou des députés absentéistes, afin de savoir qui remplit ou non la mission pour laquelle il a été élu. Mais l’UMP ne veut pas en entendre parler à l’instar de Bernard Accoyer. Le président de l’Assemblée nationale a en effet publié un communiqué officiel où l’on peut lire : “La volonté de transparence ne peut pas tout justifier“. Ce n’est pas faux.

Mais pourquoi le raisonnement ne vaudrait-il que pour les riches ou pour la caste des élus jugés intouchables ? Pourquoi cette campagne obsédante sur les “fraudeurs de la Sécu“, si ce n’est pour instiller la suspicion à l’égard des pauvres, toujours suspectés d’être des tricheurs, des voleurs, ou des menteurs ? Où l’on vérifie ce qu’écrivait Victor Hugo : “Les privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités“.

Sources

* Article publié dans l’hebdomadaire Marianne No 747 Du 13 au 19 août 2011, page 8 – Coups de projecteur

* http://www.marianne2.fr/

** http://www.marianne2.fr/search/jack+dion/

Note 1 : En modifiant les noms, on se croirait au Canada et au Québec.