HDA - Le Canada est sur le bord de l'implosion (28 mars 2011) - 14 avril 2011

Le Canada est sur le bord de l’implosion * (28 mars 2011) – 14 avril 2011

Jamais un adversaire n’est-il plus dangereux que lorsqu’il se sait acculé au pied du mur

par Richard LE HIR **

Combien de temps le Canada est-il encore capable de tenir avec la présence à Ottawa d’une forte représentation du Québec qui refuse de participer au gouvernement du pays ailleurs que dans l’Opposition ? Réponse : pas très longtemps.

Si les sondages constituent un juste reflet de l’opinion, les Québécois s’apprêtent à favoriser largement le Bloc Québécois une fois de plus. Et, dans le processus, on risque en plus d’assister à l’effondrement d’un grand parti national, le Parti Libéral du Canada qui, désormais privé de la forte base d’appuis que lui assurait le Québec, n’est pas parvenu à articuler un discours suffisamment rassembleur ailleurs au pays pour à tout le moins conserver l’espoir de reprendre un jour le pouvoir.

À la dissolution des chambres la semaine dernière, cela faisait dix-huit ans que le Bloc Québécois représentait majoritairement le Québec à la Chambre des communes et qu’il n’avait aucune présence au Sénat.

Cette absence à la chambre haute est due au fait que les sénateurs sont nommés par le parti majoritaire à la Chambre des Communes et que ni le Parti Conservateur, ni le Parti Libéral avant lui, n’ont jugé opportun de désigner des sénateurs bloquistes, ce qui entraîne pour le Québec un déficit démocratique que personne au Québec n’a jamais jugé important de mettre en relief tant nous sommes déconnectés du régime fédéral depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982. Ce déficit « sénatorial » ne fait que nourrir la désaffection des Québécois à l’endroit non seulement du régime fédéral, mais du pays qu’est le Canada.

Au lendemain de la dernière élection fédérale, le 20 octobre 2008, Le devoir publiait mon analyse du résultat sous le titre « La souveraineté à l’envers » (il figure également dans les archives de Vigile). Trois ans, ce titre n’a rien perdu de sa pertinence, et il demeure pleinement d’actualité, ce qui me permet de vous le citer :

« Au lendemain du référendum de 1995, j’avais publié un essai sur l’importance de la légitimité dans la perception qu’avaient les Québécois des enjeux constitutionnels et de l’avenir politique du Québec (La Prochaine Étape — Le défi de la légitimité, Stanké, 1997), pour conclure que le résultat de ce référendum en constituait un reflet très exact.

Il faut reconnaître à la Cour suprême du Canada le mérite d’avoir la première signalé l’existence de la problématique. En effet, dès 1981, lors du rapatriement de la Constitution, elle avait souligné la distinction qu’il fallait faire entre légalité et légitimité. Si la démarche du gouvernement fédéral était légale, elle n’en était pas pour autant légitime.

Illégitimité

Le Québec n’ayant jamais ratifié la Constitution de 1982, le Canada vit dans l’illégitimité depuis 1982, et le déficit de légitimité n’a fait que se creuser depuis lors. L’accord du lac Meech n’a pu être ratifié, l’accord de Charlottetown a été rejeté par une majorité de Canadiens et de Québécois, le référendum de 1995 n’a été rejeté qu’à une très faible marge, et le Québec envoie à Ottawa une représentation très majoritairement souverainiste depuis 1993.

Encore cette semaine, à l’occasion du dernier scrutin fédéral, le Bloc québécois est parvenu à faire élire 50 de ses candidats sur un total possible de 75, devançant ainsi largement les autres partis. Qui plus est, la participation au scrutin a été une des plus faibles de l’histoire. Et ne parlons pas des multiples incidents à gravité variable qui minent le système. Au Québec, le Canada ne fait pas recette. Quand ce n’est pas la faute des libéraux, c’est celle des conservateurs.

Douce solution

N’étant pas parvenus à dégager un consensus suffisant sur la souveraineté au Québec même, et redoutant les profonds déchirements internes qu’entraîne immanquablement un débat référendaire, les Québécois ont trouvé un moyen soft d’affirmer leur identité et leurs ambitions nationales : à Ottawa, dans les tulipes fédérales ! Dans le processus, ils sont déjà parvenus à se faire reconnaître comme nation par le gouvernement fédéral, même si cette reconnaissance demeure encore tout ce qu’il y a de plus symbolique.

Mais les Québécois ont su tirer une leçon de leur histoire : l’avenir appartient à ceux qui durent. Encore quelques années, et le fossé déjà très profond avec le reste du Canada deviendra un gouffre infranchissable. Les faits s’imposeront à tous, et le Québec se détachera du Canada comme un fruit mûr, au grand soulagement des intéressés de part et d’autre qui n’en pourront plus de cette lente agonie politique qui aura trop duré.

Sans gloire mais efficace

Après « l’étapisme » cahoteux, la souveraineté à doses homéopathiques du bon Dr Gilles Duceppe, avec seulement 38 % du vote populaire, et sans débats fratricides et interminables sur l’importance de la majorité nécessaire ! Tout cela n’est pas très glorieux, mais c’est d’une efficacité machiavélique. Et quelle économie d’énergie !

Trop heureux de l’aubaine, certains applaudiront. Je redoute pour ma part un pays qui naîtrait dans de telles conditions. Je n’ai guère d’appétit pour les cendres. Et pour ce qui est de la légitimité... »

Sentant au début de l’année dernière que l’échéance se rapprochait, j’ai recommencé sur Vigile à participer au débat sur l’indépendance en soulignant l’importance de la légitimité à chaque fois que je le pouvais. S’il suffit du vote de 38 % des Québécois pour venir à bout du Canada en 20 ans, il faut qu’ils soient au moins 50 % plus un à choisir de faire du Québec leur pays, et idéalement un peu plus, si l’on veut que ce projet ait toutes les chances de réussite.

Cela dit, l’importance de l’écart entre les tenants du Oui et du Non revêtirait un caractère beaucoup moins critique dans le cas d’un Canada sur le bord d’une implosion qu’il pouvait en avoir en 1995 lorsque l’imminence de celle-ci n’apparaissait pas aussi clairement. Le capitaine JRM Sauvé est sans doute le premier à avoir si clairement évoqué la possibilité d’une telle implosion en 2004 dans un article remarquablement bien documenté que l’on retrouve sur Vigile.

Dans ces conditions, il faut prévoir que la campagne électorale qui vient de commencer va être le théâtre d’une offensive sans précédent pour tâcher d’ébranler l’emprise que détient le Bloc Québécois sur un nombre aussi important de comtés au Québec. La Presse s’est déjà fendue de trois éditoriaux en autant de jours sur le sujet, et nous n’en sommes qu’au tout début de la campagne.

Vous pouvez vous assurer que ces efforts vont s’intensifier au fur et à mesure que nous rapprocherons de l’échéance électorale et que des sondages viendront confirmer l’emprise du Bloc si elle se maintient. Attendez-vous même à des trémolos pathétiques vers la fin de la campagne du genre du « love-in » de Montréal en 1995. Le camp fédéraliste est très conscient de la précarité du lien fédéral au Québec, il sait qu’il ne peut plus compter sur le Parti Libéral, et il ne reculera devant rien pour tenter de renverser la vapeur.

Jamais un adversaire n’est-il plus dangereux que lorsqu’il se sait acculé au pied du mur.

Sources

* http://www.vigile.net/Le-Canada-est-sur-le-bord-de-l

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Le-Hir-Richard,2138_

** http://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/le-hir-richard-4063/biographie.html