HDA - Le bilan du Parti conservateur en matière de transparence n'est guère reluisant (30 mars 2011) - 3 avril 2011

Le bilan du parti Conservateur en matière de transparence n’est guère reluisant * (30 mars 2011) – 3 avril 2011

par David Patry-Cloutier **

Au deuxième jour de la campagne électorale, le chef libéral Michael Ignatieff s’est présenté dans la circonscription d’Outremont pour appuyer son candidat vedette, Martin Cauchon. Il a serré la main d’un citoyen : « Malheureusement, je vais voter pour monsieur Mulcair à cette élection », lui a dit le jeune homme. Le genre de scène qui fait rager les politiciens et qui se retrouve inévitablement aux bulletins de nouvelles de fin de soirée.

Les conservateurs, de leur côté, font tout pour éviter pareil dérapage. Spontanéité et proximité laissent place à un environnement aseptisé, a pu constater Rue Frontenac lors de la visite de Stephen Harper à Québec.

Un journaliste qui s’était immiscé dans une séance de photos dans le Vieux-Port de Québec et qui a essayé de poser une question s’est fait sévèrement rabrouer. Le chef conservateur ne répond qu’à cinq questions par jour pendant la campagne. Les événements auxquels il participe sont réservés aux seuls sympathisants du parti.

« Les libéraux ont tout à gagner à être présents sur le terrain, à aller vers les gens et à montrer Michael Ignatieff. Ils n’ont pas grand-chose à perdre », affirme Thierry Giasson, professeur au Département d’information et de communication de l’Université Laval.

« Stephen Harper a beaucoup à perdre et veut s’assurer de conserver ses acquis et de faire des gains dans des marchés qui peuvent être conquis. Il est très prudent », dit ce spécialiste des communications politiques.

Cette stratégie électorale puise ses racines dans la façon de gouverner des conservateurs depuis leur élection, en janvier 2006. Les troupes de Stephen Harper avaient fait campagne contre les scandales libéraux. Mais depuis, les accusations de contrôle de l’information fusent contre le gouvernement. « Ils sont arrivés au pouvoir en se drapant de toges de transparence et d’imputabilité. Mais il n’ont pas fait mieux », tonne la porte-parole du Bloc québécois en matière d’éthique et d’accès à l’information, Carole Freeman.

Problème profond

Les journalistes affectés à la couverture des travaux de la Chambre des communes, à Ottawa, ont dénoncé dans une lettre ouverte que sous les conservateurs, « la transparence a cédé le pas à une forme de propagande léchée dont l’objectif est de manipuler l’opinion publique ».

Cosignée par toutes les organisations professionnelles de journalistes au pays, la lettre indique qu’à cause du contrôle de l’information mis en place par le gouvernement Harper, « les Canadiens ne reçoivent qu’une version aseptisée de l’histoire plutôt que l’histoire véritable ».

« En 20 ans, j’ai pas vu un mouvement comme celui-là, affirme le secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Claude Robillard. C’était non partisan et c’est quelque chose de très inusité dans l’existence du journalisme. Ça montre la profondeur du problème », dit ce vieux routier de l’information.

La FPJQ a d’ailleurs remis son Prix de la noirceur 2010 à Stephen Harper. Il s’agit d’un prix remis pour « récompenser » une personne ou un organisme pour ses atteintes et ses entraves à la liberté de presse.

Gestion permanente de crise

Contrôler l’information fait partie de l’ADN de tout gouvernement, indique Thierry Giasson. « Toute information ne peut pas être transmise immédiatement parce qu’elle peut avoir des impacts sur la sécurité nationale, l’économie. On ne peut pas tout dire », explique-t-il.

Le contrôle se révèle encore plus aigu en situation de crise, estime le spécialiste. Normalement, dans ce genre de situation, les journalistes acceptent momentanément d’exercer leurs fonctions dans un environnement restreint.

Thierry Giasson pense que le gouvernement conservateur considère son statut minoritaire comme une situation de crise. Celle-ci perdurera jusqu’à ce qu’il obtienne une majorité au Parlement, lui donnant les coudées franches pour gouverner comme il l’entend.

« En gouvernement minoritaire, il y a une cohérence dans la communication qui doit être importante, affirme Thierry Giasson. On ne veut pas montrer une dissension dans le parti même si ça peut exister, ne pas laisser l’impression que les choses vont mal, il faut laisser l’impression qu’on est en contrôle de la situation, qu’on prend de bonnes décisions. Ça explique la gestion très, très serrée de la communication qu’ils ont imposée ».

« Tous les gouvernements tentent, jusqu’à un certain point, de contrôler le message, admet le président de la FPJQ, Brian Myles. Mais le gouvernement Harper a poussé la logique plus loin que tout autre. Sous le prétexte de contrôler le message, il essaie aussi de contrôler le messager. Ce ne sont plus seulement des stratégies de communication, mais c’est de mettre des bâtons dans les roues des journalistes », dit-il.

Si les conservateurs arrivent à obtenir une majorité en Chambre à la suite du scrutin du 2 mai, Thierry Giasson espère que les communications gouvernementales retrouveront un statut plus normal. « Je donne la chance au coureur », dit-il.

Les exemples fusent

Les exemples de contrôle ou de manipulation de l’information ont fusé dans le dernier mandat conservateur. Si bien que la porte-parole du Bloc en matière d’éthique et d’accès à l’information refuse d’en citer un seul comme plus marquant. « On ne peut pas choisir entre un ou l’autre. Il ne faut pas banaliser l’accumulation. Ce serait ne pas traduire le vrai visage de ce gouvernement-là », dit-elle.

Un attaché politique du ministre Christian Paradis fait l’objet d’une enquête de la GRC pour avoir manipulé une demande d’accès à l’information gouvernementale, annulant au dernier moment sa divulgation et ordonnant à des fonctionnaires d’en censurer de larges segments.

La Presse Canadienne a obtenu des documents internes montrant que chaque demande de renseignements formulée auprès d’un ministère remonte jusqu’au bureau du premier ministre. Même des questions d’un étudiant en journalisme, sur un sujet qui semble aussi peu explosif que l’aide accordée à l’Afrique, ont suivi ce chemin. Chaque fois, les grandes lignes de la réponse de la machine gouvernementale doivent être approuvées par le politique.

Lors de points de presse, les journalistes doivent s’inscrire sur une liste pour pouvoir poser une question aux ministres. « Ça fait en sorte qu’on peut facilement tasser les journalistes qui arrivent avec des questions embarrassantes ou compromettantes », indique Brian Myles.

La ministre conservatrice Bev Oda a été reconnue coupable par le président des Communes d’avoir enfreint les règles parlementaires pour avoir falsifié un document. Celui-ci a aussi reconnu coupable le gouvernement conservateur d’avoir porté atteinte aux privilèges de la Chambre des communes pour avoir refusé de produire des documents exigés par les parlementaires. « On demande de l’information sur l’achat des avions de chasse F-35, et ils ne veulent pas la donner. On parle de milliards. C’est quand même l’argent des citoyens! » s’exclame Carole Freeman.

Ce dossier a mené un comité des Communes, où l’opposition détenait toutefois la majorité, à déclarer le gouvernement Harper coupable d’outrage au Parlement. Il s’agissait d’une première dans l’histoire du pays.

Un fléau à combattre

Depuis 2006, le gouvernement conservateur met de l’avant ses mesures de contrôle dans l’indifférence de la majeure partie de la population. « C’est très troublant, mais les conservateurs savent que pour la population, du moins ceux à qui ils veulent parler, ce n’est pas un enjeu important, estime Thierry Giasson. Ils comptent sur le tourbillon de la vie quotidienne qui assaille les gens ».

Les journalistes aussi occultent une partie du problème, estime Carole Freeman. « On se lève en Chambre pour dénoncer ça et ça ne passe pas dans les journaux. Que voulez-vous qu’on fasse? » demande-t-elle.

Le président de la FPJQ pense avoir une partie de la réponse. Il s’agit d’un enjeu difficile à aborder pour les reporters. « Les journalistes ont l’impression d’être juge et partie. Ça les pousse à être plus prudents sur cette question. Le cœur de notre travail ne consiste pas à se plaindre de nos conditions de pratique, mais de rendre compte de la vie politique », indique Brian Myles.

L’autre danger, si les médias en parlent trop, c’est que le gouvernement se pose en victime, pense Thierry Giasson. « Les gens vont se dire : ce n’est pas normal que les médias soient sur le dos de telle personne. Les politiciens peuvent faire un bon bout de chemin là-dessus. Sarah Palin a fait toute sa campagne à la vice-présidence comme ça.

« Si les conservateurs perçoivent un discours médiatique très négatif en leur endroit – et ça va probablement arriver parce qu’ils contrôlent l’information –, il vont probablement se dire victimes d’une cabale médiatique et que les méchants médias libéraux du Canada sont là pour les mener à leur perte ».

Les journalistes et les citoyens devraient-ils alors s’habituer à la situation actuelle ? « Il faut se battre contre ça, répond tout de même Thierry Giasson. Les conservateurs sont en gouvernance minoritaire, mais s’ils obtiennent une majorité, il ne faudrait pas que leurs manières de faire s’institutionnalisent.

Rue Frontenac aurait bien aimé obtenir le point de vue des conservateurs sur leur gestion de l’information. Mais ils ne nous ont pas accordé d’entrevue sur ce sujet.

Sources

* http://ruefrontenac.com/nouvelles-generales/politiquefederale/35610-harper-elections-communications

* http://ruefrontenac.com/index.php

** http://ruefrontenac.com/component/contact/16-journalistes/22-patryd