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L’art du possible – Les élections canadiennes * (3 mai 2011) – 8 mai 2011
par Pierre JC Allard **
«La politique est l’art du possible» – a dit Gambetta – peut-être s’inspirant de Bismarck. Les derniers résultats de ces élections 2011 sont là et il faudrait bien se demander quels sont les « possibles » qui en découlent. Harper a sa majorité. Tout n’est-il pas réglé ?
Le croire, ce serait penser que Harper m’a rien appris de ces élections…. Or quelque chose me dit que, loin de donner un coup de barre a droite, Harper va plutôt habilement se rapprocher d’une position de consensus plus centriste sans laquelle tout au Québec pourrait sauter.
Pourquoi ? Parce qu’une victoire du NPD aurait consommé la rupture de cette union au Québec entre Progressistes et Nationalistes qu’avait réalisée Lévesque et qui avait donné le pouvoir au Parti Québécois sous la bannière de l’indépendance, le temps de mettre les pendules sociales à l’heure.
Si le NPD avait pris le pouvoir, même avec l’appui des Libéraux, on serait redevenu au Québec fiers d’être Canadiens et progressistes… et se dire Québécois aurait eu des allures passéistes, duplessistes… Exit la souveraineté. Déjà, la fin de la campagne électorale du BQ avait des odeurs de soufre et de trahison.
La défaite crève-coeur du NPD malgré un fort soutien du Québec refait, au contraire, plus forte que jamais, cette alliance entre Progressistes et Nationalistes québécois CONTRE un ROC conservateur et passéiste. La pendule sociale s’est arrêtée au Canada. La réaction au Québec peut être de vouloir sortir du Canada et l’aile québécoise du NPD devenir un Cheval de Troie à Ottawa plus dangereuse que le Bloc ne l’a jamais été!
Harper qui sait que la politique est l’art du possible va sans doute contrer cette tendance en faisant ce que les Libéraux ont fait avec succès depuis toujours : prendre les idées du NPD. Ça aussi, c’est un effet de l’art du possible… Un pas vers la gauche, donc, à prévoir pour Harper.
Les promesses du NPD ne sont pas difficiles a tenir : créer des emplois, aider les familles, renforcer les pensions, mettre fin aux scandales à Ottawa et «inciter» les médecins canadiens pratiquant à l’étranger à revenir au pays. Baisser les impôts des petites entreprises et ne pas diminuer ceux des grandes… Rien là pour qu’on dresse des barricades. Équilibre budgétaire en 2014-15 ? On a le temps de voir venir.
Il n’y a que la sortie d’Afghanistan qui pourrait soulever des passions, mais il est bien connu que dans tout carrosse doré il y a une citrouille qui sommeille et qui sait si, avec la mort maintenant annoncée et si opportune de Ben Laden, Obama ne serait pas heureux que son loyal allié le Canada propose de transformer sa participation à la guerre en une mission de paix prolongée, avec éducation, droits des femmes, etc, en y mettant encore plus d’effectifs et de ressources ?
Une bonne façon de tester les conditions d’un retrait de l’Amérique elle-même de ce conflit qu’elle ne gagnera jamais…. On peut se parler, n’est-ce pas ?
Harper, pour garder le Québec heureux - mais aussi tous ces Canadiens du ROC qui n’en seraient pas mécontents - pourra mettre un peu plus de fric sur les pensions et diminuer un peu les impôts des petites entreprises. Il pourrait même ne pas diminuer les impôts des grandes, tout en leur concédant d’autres avantages, si complexes et bien déguisées qu’on ne saurait même pas comment les lui reprocher !
Et il y a une autre raison pour un pas vers le Centre qui pour lui est à gauche. … S’il le fait, il sera prêt a accueillir tous ces Libéraux désabusés qui devront se chercher un nid. Car il est probable qu’Ignatieff démissionnera, laissant s’ouvrir à l’automne une course à la chefferie où s’opposeront un candidat prônant un ralliement au NPD, un autre une fusion avec les Conservateurs, un troisième une relance du PLC …
Harper peut trouver, chez ces Libéraux orphelins, la clientèle qui est la promesse d’une majorité pérenne. Il peut devenir vraiment le parti normal de la gouvernance au Canada… s’il vire un peu à gauche. Je parierais qu’il le fera….
Et s’il le fait, les “possibles” d’un gouvernement conservateur se confondront largement alors avec ceux d’un gouvernement NPD, car il ne faut pas oublier que, la semaine dernière, Layton a affirmé que jamais au grand jamais il ne ferait quoi que ce soit pour que le gouvernement puisse intervenir dans les décisions de la Banque du Canada. Il a ainsi rassuré tout l’Establishment qu’il n’arriverait pas au Pouvoir en justicier, en socialiste au couteau entre les dents, mais comme un successeur bien élevé qui ne changera pas les règles du jeu.
Il maîtrisait ainsi l’art du possible, faisant de “Layton au pouvoir” un scénario acceptable au pouvoir financier, mais il disait du même coup qu’on ne nationaliserait pas les banques, qu’on ne reprendrait pas en main le contrôle de la monnaie et du crédit, qu’on imposerait pas le capital
Le NPD ayant appris l’art du possible, on aurait eu un gouvernement néo-démocrate qui aurait réparti plus équitablement la pauvreté entre pauvres, mais sans commettre l’indécence de demander des comptes aux nantis… Ce que feront aussi les Conservateurs.
On voit donc dans la boule de cristal une campagne à la chefferie au parti Libéral qui apportera encore des mois de plaisir aux Canadiens qui s’habituent ainsi peu a peu à vivre dans notre équivalent de la Quatrième République et qui se terminera sans doute par la dislocation ou la marginalisation du PLC… et une autre élection en 2012…. On peut regarder aussi avec intérêt ce qui se passera au Québec.
Mais on ne voit pas que la victoire des Conservateurs changera autrement les choses pour les Canadiens. Juste une petite amertume pour un rêve inachevé. Mais ce rêve n’était pas possible. Tant que le Système sera là, le rêve restera un rêve.
Sources
* http://www.centpapiers.com/l’art-du-possible-–-les-elections-canadiennes/69118
** http://www.centpapiers.com/author/pierre-jc-allard