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Cap sur l’indépendance
Il y a de ces occasions qu’un peuple n’a pas le droit de rater, sauf à se renier lui-même * (16 mars 2011) – 20 mars 2011
Laissez braire les apôtres de la soumission et de la démission
par Richard Le Hir**
L’an dernier à pareille date ou à quelques jours près, j’avais écrit pour les lecteurs de Vigile un article intitulé Terminus : Tout l’monde descend ! (note 1) dans lequel je partageais avec eux ma conviction que l’évolution de la conjoncture était favorable à la reprise de nos efforts pour accéder à l’indépendance.
Au cours des derniers jours, j’ai eu l’occasion de relire ce texte, et tous les événements survenus depuis un an n’ont fait que me conforter dans la justesse de mon analyse. Je me suis même rendu compte que non seulement la conjoncture était-elle redevenue favorable à l’indépendance du Québec, mais qu’elle allait l’être de plus en plus au cours des prochaines années, à tous les niveaux, et sur tous les plans.
Un tel alignement aussi favorable des astres est un événement rarissime, aussi faut-il prendre bien la peine de l’examiner en détail en se donnant quelques éléments de perspective.
Tout d’abord, au niveau international, nous sommes en train d’assister à l’un des plus importants réalignements des forces à survenir depuis la Première Guerre mondiale.
Les États-Unis sont non seulement en train de perdre leur hégémonie économique, politique et militaire sur le reste du monde, mais, après avoir constitué un modèle de prospérité économique et de stabilité politique pendant au moins les soixante dernières années, de larges fissures commencent à apparaître qui laissent entrevoir des jours beaucoup plus sombres pour nos voisins du Sud.
Dans le reste du monde, l’émergence de nouvelles puissances mondiales comme le Brésil, l’Inde et la Chine est en train de bouleverser tous les schémas connus. Dans un contexte où toutes les réalités changent, ce qui pourrait survenir au Canada n’en ferait qu’une de plus, et ce serait loin d’être la plus menaçante pour qui que ce soit.
Pour le Canada, et en particulier pour l’Ontario, ce qui se passe aux États-Unis n’est pas une bonne nouvelle. On oublie trop facilement que les gains du dollar canadien au cours des dernières années constituent à la fois un signe de l’amélioration de la situation budgétaire au Canada, et un signe de la détérioration de celle des États-Unis.
Or la base de la prospérité canadienne au cours des cinquante dernières années a été la force de l’industrie manufacturière ontarienne qui jouissait de plus des avantages du Pacte de l’automobile. Mais dans le courant de la globalisation, du réalignement des monnaies, et de la crise de 2008, l’industrie manufacturière ontarienne s’est effondrée, et l’Ontario n’est plus en mesure de tirer derrière elle l’économie canadienne. Ce rôle est désormais dévolu aux industries des matières premières, et notamment du pétrole et du gaz qui proviennent essentiellement de l’Ouest et de Terre-Neuve pour le moment.
Mais une économie basée sur l’exploitation des matières premières est une économie de « casino ». La demande peut connaître des variations extrêmes presque d’un jour à l’autre. Ainsi, une diminution de l’activité économique mondiale, un scénario qu’on ne peut du tout exclure dans le contexte actuel, aurait pour effet de ramener le prix du baril de pétrole à moins de 70 dollars alors qu’il dépasse actuellement les 100 dollars. À 100 dollars le baril, c’est le Klondyke pour l’industrie pétrolière canadienne. À moins de 70 dollars, on cesse d’exploiter la ressource.
Or la performance de l’industrie pétrolière canadienne revêt désormais une importance stratégique cruciale pour l’avenir de la fédération canadienne. C’est désormais elle qui finance une part importante de la péréquation et des transferts sociaux aux provinces. Mais comme les ressources naturelles sont de compétence provinciale, les provinces qui les produisent voient de plus en plus la ponction prélevée par le fédéral comme une appropriation abusive de ce qui leur appartient.
Le système de péréquation et des transferts sociaux est de plus en plus contesté au Canada, et il ne fait aucun doute qu’il sera au cœur des prochains affrontements fédéraux-provinciaux, avec des conséquences graves pour l’unité du pays.
On observe déjà depuis plusieurs années une diminution de la capacité du gouvernement fédéral à influencer le cours des événements. Certains vont même jusqu’à en imputer la responsabilité au Bloc Québécois. Or le Bloc n’y est pour rien. Loin d’être une cause de l’affaiblissement du pouvoir fédéral, la présence du Bloc à Ottawa en est plutôt un symptôme. Et si le Bloc Québécois devait accroître sa représentation à l’issue des prochaines élections, ce serait un autre signe important de l’affaiblissement du pouvoir fédéral.
Comme on l’observe sur la scène mondiale aujourd’hui, un pouvoir qui s’affaiblit finit par s’effondrer, et c’est le destin qui guette le pouvoir fédéral canadien.
D’autant plus que nous pouvons aussi observer d’autres signes de cette déroute dans d’autres domaines. Ainsi, l’idéologie du multiculturalisme qui constituait un des fondements du fédéralisme à la Trudeau est désormais rejetée dans le monde entier. Le concept même d’accommodation apparaît de plus en plus déraisonnable. Or c’est sur ce concept que les fédéralistes comptaient s’appuyer pour diluer la spécificité québécoise. Cette carte-là n’est désormais plus jouable.
L’affaiblissement du pouvoir fédéral l’empêche également de favoriser le tissage de liens plus étroits entre les Canadiens de toutes les régions. Jamais ces liens n’ont-ils été aussi distendus qu’ils ne le sont actuellement, et Québécois et Canadiens sont de plus en plus étrangers les uns aux autres. Au rythme où vont les choses viendra prochainement un jour où l’indépendance du Québec deviendra une évidence qui va de soi.
Et ce sont les Québécois qui risquent de s’en rendre compte les derniers tant ils sont gavés de propagande fédéraliste non plus par le gouvernement fédéral lui-même, mais par ceux qui ont intérêt au maintien du système parce qu’ils en sont les plus grands bénéficiaires.
Or qui sont-ils ces bénéficiaires ? Ce sont nos ploutocrates à nous qui tentent de nous faire croire que nous sommes aussi les bénéficiaires du système qui les engraisse, et qui font tout ce qu’ils peuvent pour nous convaincre de regarder ailleurs pendant qu’ils se remplissent les poches, soit en nous régalant de distractions, soit en nous opposant les uns aux autres (les Lucides, Legault-Sirois) et en nous divisant, soit en nous cachant carrément l’information qui nous concerne et qui nous permettrait de voir clair dans leurs magouilles. Car il faut dire qu’ils contrôlent aussi l’information.
Si ce qui est advenu à la Caisse de dépôt ou à Hydro-Québec dans le dossier du pétrole et du gaz ne vous a pas ouvert les yeux, c’est que vous êtes un cas désespéré. Et c’est sans parler de tous les autres dossiers où l’intérêt collectif est toujours sacrifié à des intérêts privés, jusqu’aux garderies !
Dans une chanson populaire du groupe Loco Locass que tout le monde connaît et qui s’intitule « Libérez-nous des Libéraux », on entend un court extrait d’un discours de René Lévesque au début des années 1960 où il fustige les « rois nègres » qui nous maintiennent dans la soumission et la dépendance. Il se trouve que cinquante ans plus tard, ces rois nègres n’ont jamais été si puissants et leur influence plus néfaste, preuve s’il en est que le ménage est à reprendre.
Si les Libéraux ont été les artisans de notre libération (partielle) en 1962 en nous invitant à être Maîtres chez nous, ils sont aujourd’hui les artisans de notre soumission et de notre démission devant la prise en charge de notre destin par nous-mêmes. Or bien avant un pays, l’indépendance c’est d’abord ça, prendre son destin en main. Et quand on aura ce destin en main, le pays viendra tout seul.
Regardez-les, ces vautours qui rodent dans l’air autour de nous. Ils se nomment Power, Talisman, et Total, pour ne nommer que les plus connus. Mais derrière eux se cachent toute une cohorte de profiteurs dont la seule ambition est de nous manger tout ronds et de disparaître ensuite en nous laissant derrière eux les reliefs de leur festin à ramasser pendant des dizaines, voire des centaines d’années.
S’il faut que nous nous développions, développons-nous nous-mêmes, à notre rythme selon nos besoins, nos priorités, et à notre profit. C’est ce que nous avons fait avec Hydro-Québec, et c’est ce que nous avons réussi de mieux. Si Lucien Bouchard était l’homme qu’il prétendait être en 1995, c’est le discours qu’il nous tiendrait, au lieu de se faire l’apôtre de la soumission et de la démission devant des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Mais les Québécois n’ont pas besoin de Lucien Bouchard. C’est le Québec et les Québécois qui ont fait Lucien Bouchard, et ce n’est pas Lucien Bouchard qui a fait le Québec.
Aujourd’hui, la conjoncture pour que le Québec se prenne en mains est plus favorable que jamais. Et demain, et dans les mois et les quelques années qui viennent, elle sera encore plus favorable. Il y a de ces occasions qu’un peuple n’a pas le droit de rater, sauf à se renier lui-même.
Note 1 : http://www.vigile.net/Terminus-Tout-l-monde-descend
Sources
* http://www.vigile.net/Il-y-a-de-ces-occasions-qu-un
** http://www.vigile.net/_Le-Hir-Richard,2138_
** http://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/le-hir-richard-4063/biographie.html