HDA - Exercer notre pouvoir sur l'histoire (27 janvier 2011) - 11 février 2011

Exercer notre pouvoir sur l’histoire * (27 janvier 2011) - 11 février 2011

par Martin Lavallée ** (Montréal)

Le récent ouvrage du mathématicien Charles Castonguay intitulé Le français dégringole ! Relancer notre politique linguistique fait état de la nette régression du français au Québec et de la nécessité qu’une nouvelle politique linguistique québécoise tienne compte de cet état de fait et prenne les mesures pour que le français demeure la seule et unique langue commune au Québec. Cet ouvrage vient corroborer plusieurs autres études publiées ces dernières années sur la diminution du poids du français au Québec et son effet contraire, l’augmentation du poids de l’anglais, notamment à Montréal. Si la tendance se maintient et si rien n’est fait, le poids et l’importance de la langue française continuera de diminuer, jusqu’à ce que le français devienne marginal et folklorique. Cette dynamique, à l’oeuvre depuis quelques années, a agi sensiblement de la même façon dans plusieurs sociétés au cours de l’histoire de l’humanité.

Lorsque les royaumes se centralisaient et se consolidaient en Europe aux XVe-XVIe siècles, les langues nationales se centralisèrent également, minant ainsi la vitalité des patois et dialectes régionaux parlés au sein de ces différents royaumes. De nos jours, ces patois et dialectes régionaux sont pratiquement tous disparus, outre quelques-uns que certains tentent de faire revivre, comme le gaélique, le breton, le basque, etc. Au sein de ce processus européen qui s’étendit jusqu’au XIXe siècle, parfois XXe, et comme le souligne le sociologue Alain Dieckhoff, les patois et particularismes régionaux en vinrent à être dénigrés et devinrent des régionalismes archaïques progressivement relégués à la sphère privée, en marginalisation croissante dans la sphère publique et ce jusqu’à disparaître partiellement ou complètement.

La même dynamique a opéré, mais beaucoup plus rapidement, au sein des communautés canadiennes-françaises dispersées dans les diverses provinces canadiennes, qui représentaient une proportion intéressante de leurs différentes provinces respectives il y a un peu plus de cent ans. Avec un des plus hauts taux de natalité de tout l’Occident, il était permis d’espérer que le Canada devienne un véritable pays bilingue d’un océan à l’autre. Toutefois, les Orangistes et certains anglophones radicaux ne l’entendirent pas ainsi et coupèrent les subventions aux écoles publiques françaises et catholiques, malgré ce que garantissaient certains droits reconnus par la Constitution canadienne. Ainsi, ils amputèrent les communautés francophones de l’institution représentant le principal diffuseur et transmetteur de leur langue et de leur culture et les jeunes Canadiens français hors-Québec ont dû fréquenter l’école publique anglaise et se voir transmettre une langue et une culture autres. Sans institutions fortes, sans pouvoir étatique pouvant les représenter et devant le poids écrasant de la langue anglaise, les communautés canadiennes-françaises hors-Québec se sont progressivement assimilées à l’anglais et ont perdu de leur vitalité d’antan, lorsqu’elles ne sont pas complètement disparues.

Il y a donc une dynamique à l’oeuvre dans certaines sociétés à travers l’histoire, une dynamique qui, une fois bien enclenchée et si rien n’est fait, est irréversible. Cette dynamique agit lentement, progressivement et parfois sans que les populations concernées s’en aperçoivent et ne soient bousculées. À l’instar de la théorie de l’évolution où les plus forts s’adaptent et les plus faibles meurent, les peuples et les langues les plus fortes engloutissent les plus faibles. Toutefois, la beauté et le génie de l’humanité est que l’humain possède ce pouvoir d’influencer et d’infléchir le cours de l’histoire.

Au Québec, nous avons collectivement décidé, dans les années 70, que nous voulions déjouer cette dynamique qui allait faire de nous un peuple marginal et folklorique dans une Amérique du Nord anglo-saxonne. Nous avons décidé que nous voulions étudier, travailler, communiquer, penser le monde, nous définir et intégrer les nouveaux arrivants en français. C’est pourquoi nous nous sommes donnés l’outil formidable qu’est la Charte de la langue française.

Cependant, les jugements successifs de la Cour suprême du Canada, qui ne reconnaît pas le droit collectif de la nation québécoise de défendre et protéger sa langue nationale, ont grandement amputé cet outil formidable que nous nous étions dotés. C’est pourquoi nous assistons à une forte progression de l’anglais au Québec, notamment à Montréal depuis quelques années.

Notre système économique repose sur une logique de croissance, croissance qui nécessite une forte immigration car le seul taux de natalité ne suffit pas à assurer une croissance suffisante pour ce système. Ceci est vrai pour le Québec, mais aussi pour toutes les sociétés capitalistes modernes. Or, ces immigrants qui arrivent par milliers chaque année au Québec, majoritairement à Montréal, ne doivent leur fidélité à aucune autre langue que leurs langues d’origines. S’ils ont le choix en arrivant ici, ils vont épouser la langue qui leur semble la plus utile et qu’ils connaissent le mieux. Or, en Amérique du Nord, la langue majoritairement utilisée est la langue anglaise. C’est donc la langue que plusieurs immigrants choisissent et adoptent devant le choix qu’ils ont à faire au Québec, où la situation politique ambiguë fait en sorte qu’il n’est pas clair pour le nouvel arrivant qu’il doive s’intégrer à la majorité francophone du Québec.

Malgré ce qu’en pensent certains qui attribuent la progression de l’anglais au simple fait que beaucoup de francophones ont quitté l’île de Montréal pour les banlieues, c’est en grande partie l’amputation de la Loi 101 qui est responsable de cette progression, car celle-ci devait faire en sorte que le français soit la seule langue commune des Québécois et la langue d’intégration des nouveaux arrivants. Dans tous les pays normaux, les nouveaux arrivants n’ont pas le choix de s’intégrer et d’épouser la langue nationale. Par contre, ils ont le choix d’immigrer dans le pays qu’ils veulent. Ainsi, si les nouveaux arrivants se voyaient obligés de choisir la langue française au Québec, comme le voulait l’esprit de la Charte de la langue française, le problème de l’anglicisation de la région de Montréal ne se poserait pas.

Jusqu’à récemment, la seule obligation qui était toujours imposée aux nouveaux arrivants était de fréquenter l’école publique, primaire et secondaire, en français. Toutefois, par l’adoption de la Loi 115 sous le bâillon et en refusant d’utiliser la clause dérogatoire, le gouvernement de Jean Charest vient d’enlever cette obligation en permettant aux parents fortunés de se payer le droit d’envoyer leurs enfants à l’école publique anglaise.

Donc, avec le nombre croissant de nouveaux arrivants qui épousent la langue et la culture de la minorité anglaise du Québec, le poids démographique des locuteurs anglophones augmente. Dotée d’institutions nombreuses et puissantes, qui sont d’ailleurs sur-financées par l’ensemble des contribuables québécois, la minorité anglophone possède un pouvoir d’attraction de plus en plus grand au Québec, dans la région de Montréal notamment.

Il importe donc, si nous voulons persister en tant qu’identité collective francophone vivante, que nous arrêtions la dynamique d’anglicisation à l’oeuvre depuis quelques années au Québec. Pour ce faire, il nous faut utiliser le pouvoir qui est le nôtre et qui peut freiner cette dynamique, celui de légiférer pour défendre et promouvoir notre langue et faire un Québec véritablement français. Le bilinguisme de Montréal ou du Québec, dans notre contexte nord-américain où l’anglais domine largement, ne pourra que mener à notre marginalisation linguistique. La clause dérogatoire est un dispositif nous permettant de déroger à certains articles de la Charte des droits et libertés canadienne qui a été imposée au Québec en 1982. Utilisons-la ! Si cette clause ne suffit pas pour protéger notre identité collective, nous devrons en tirer la conclusion qui s’impose, soit que notre avenir collectif n’est pas possible au sein de la fédération canadienne.

C’est la persistante volonté de nos ancêtres canadiens-français de vouloir vivre en français qui fait que notre histoire québécoise continue de s’écrire dans cette langue aujourd’hui. Si nous voulons que notre identité collective continue d’évoluer dans cette même langue qui nous définit, il importe, plus que jamais, que nous exercions notre pouvoir sur l’histoire...

Sources

* http://www.vigile.net/Exercer-notre-pouvoir-sur-l

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Lavallee-Martin_