HDA - Échec d'un projet ou échec d'une génération (26 juin 2011) - 3 juillet 2011

NDÉPENDANCE

Échec d’un projet ou échec d’une génération ? * (26 juin 2011) – 3 juillet 2011

Des réalités nouvelles, un discours à renouveler

par Richard LE HIR **

Il n’y a pas de doute que l’élection fédérale du 2 mai a servi tout un électrochoc à la mouvance indépendantiste. Le Bloc s’est effondré, les lézardes se multiplient au PQ, et bon nombre d’observateurs, qui ne sont pas tous de désintéressés et dont certains ne sont que trop ravis de trouver dans le marasme qui s’ensuit une occasion de pêcher en eaux troubles, se demandent si ce n’est pas la fin du projet indépendantiste.

Au risque de décevoir ceux qui l’appellent de tous leurs vœux, une analyse approfondie de la situation m’amène à conclure qu’il s’agit plutôt de l’échec d’une génération, celle-ci n’étant pas parvenue à atteindre le résultat recherché pendant sa période la plus active.

Certains s’offusqueront de mon commentaire et m’objecteront qu’ils sont encore actifs, et c’est vrai qu’ils le sont, ou que pour n’être plus dans la force de l’âge, ils ont au moins atteint l’âge de la sagesse, mais c’est justement cette dernière qui devrait leur suggérer que l’heure est venue de passer la main.

D’autant plus qu’il existe de bonnes raisons de croire que le discours indépendantiste de cette génération ne soit plus adapté à la conjoncture actuelle. En effet, le mouvement indépendantiste québécois est né dans la foulée du mouvement de décolonisation qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, et il a abondamment puisé dans l’argumentaire de la décolonisation pour étayer sa thèse.

Tant et aussi longtemps que subsistaient des manifestations de ce colonialisme chez nous, la thèse pouvait tenir, mais force est d’admettre qu’aujourd’hui, elles ne sont plus aussi généralisées qu’autrefois, même si celles qui se perpétuent gagneraient à être mises davantage en lumière, et je pense notamment ici aux inégalités qui résultent du système de financement des réseaux de l’éducation et de la santé. C’est d’ailleurs un sujet sur lequel je compte revenir dans les semaines qui viennent.

Mais, il faut se rendre à l’évidence, les Québécois ne réagissent plus très fort à la rhétorique du colonialisme anglo-saxon, et ils sont même pas loin de lui trouver un côté un peu ringard. Et aussi invraisemblable que ça puisse paraître, même l’enjeu linguistique ne semble plus les mobiliser autant, ce qui amène forcément à se poser la question suivante, est-ce l’enjeu lui-même qui ne mobilise plus, ou bien sont-ce les porteurs du ballon qui n’y parviennent plus, soit parce qu’ils ne jouissent plus de la crédibilité nécessaire, ou soit que leur message n’est plus adapté à la sensibilité de l’époque ?

Le simple fait qu’il faille se poser ce genre de question constitue une indication que nous fonctionnons depuis trop longtemps sur la base d’un certain ensemble de postulats qui n’ont peut-être plus de fondements, ou les mêmes fondements, et que nous serions bien avisés de les revoir avant que le sol ne se dérobe complètement sous nos pieds, comme il l’a fait pour le Bloc Québécois.

Cela dit, ce n’est pas parce qu’on arriverait à la conclusion que le discours ou que les messagers doivent changer, que l’indépendance aurait perdu de sa pertinence comme objectif pour la société québécoise. Nous avons plutôt de nombreux signes du contraire.

En effet, quoiqu’il en soit de la défaite du Bloc Québécois, le résultat de l’élection fédérale du 2 mai témoigne on ne peu plus éloquemment du rejet massif par les Québécois de la vision actuellement prédominante du Canada qu’entretiennent les Canadiens anglais, au point d’en constituer presque l’opposé systématique.

Les Québécois privilégient également, depuis 1962 et la nationalisation d’Hydro-Québec, un modèle de développement des richesses naturelles dans lequel l’État québécois est un acteur principal et non un simple figurant, comme le souhaiteraient les gros intérêts privés qui les convoitent. La prospérité du Québec, que bien des Québécois ne découvrent qu’aujourd’hui seulement en prenant conscience des difficultés de ceux qu’ils prenaient en exemple, dont au premier chef les Américains et les Ontariens, est en très large partie attribuable à ce modèle.

Une entreprise comme SNC-Lavalin a pu connaître un essor phénoménal et devenir un géant mondial sous la houlette bienveillante d’Hydro-Québec qui l’assurait d’un important flux de revenus, et l’influence qu’elle tente aujourd’hui d’exercer pour maintenir la Centrale nucléaire de Gentilly en existence afin de s’assurer d’un rôle dans cette filière illustre on ne peut mieux la façon dont plusieurs de nos entreprises se sont bâties sur le dos d’Hydro-Québec, peu importe ce qu’on peut penser de l’opportunité pour le Québec de la maintenir.

Il faut bien comprendre que, n’eût été de la présence et de l’envergure d’Hydro-Québec, bien des décisions sur le développement de nos ressources nous auraient échappé, et que nous n’en aurions pas été les premiers bénéficiaires. C’est ce que René Lévesque et Robert Bourassa voulaient dire lorsqu’ils parlaient tous deux d’Hydro-Québec comme du navire-amiral de l’économie québécoise, et c’est un sujet sur lequel ils étaient entièrement d’accord.

L’identité culturelle distincte du Québec est également un facteur qui milite en faveur de son indépendance politique dans la mesure où elle est constamment menacée si le Québec n’a pas un contrôle absolu en matière de langue, de culture et d’immigration.

Il n’y a pas un seul domaine dans lequel les Québécois ne profiteraient pas d’une prise en charge des pouvoirs de décision qui leur échappent présentement en raison du partage des compétences entre deux paliers de gouvernement, quels que soient les résultats des calculs d’apothicaires auxquels se livrent les adversaires de l’indépendance pour le compte d’intérêts autres que ceux des Québécois.

Et aujourd’hui, s’il faut faire l’indépendance, ce n’est pas tant en raison d’un assujettissement de style colonialiste au Canada anglais, mais parce que c’est la seule façon pour le Québec d’affirmer pleinement son identité, sa différence, et la supériorité de son modèle de développement sur celui de ses voisins, qu’ils soient Canadiens anglais ou Américains. Regardez autour de vous, les signes de cette supériorité-là sont partout, nonobstant le discours de ceux qui voudraient nous faire croire le contraire pour nous déposséder plus facilement de notre identité et de nos richesses à leur profit.

En fait, la mondialisation, le modèle qu’on nous donnait en exemple en tentant de nous faire comprendre qu’un Québec seul ne pouvait pas faire le poids, est un échec. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est John Ralston Saul, un intellectuel canadien de fort calibre, dans un ouvrage qui date de 2005 intitulé « The Collapse of Globalism and the Reinvention of the World ». Voici comment un important quotidien français, « La Gazette du Midi », résumait cet ouvrage au moment de sa parution :

« La globalisation est apparue dans les années 1970. Des économistes proclamaient les deux ‘vérités’ du néolibéralisme : on ne peut arrêter ce mouvement ; et toutes les sociétés sont organisées autour d’un seul élément : l’économie. On nous a demandé d’y croire ; nous y avons cru. Or la globalisation n’est qu’une idéologie. Et elle n’a rien d’inéluctable. Au contraire, tout montre qu’elle s’estompe. Ceux qui naguère déclaraient que les États-nations devaient se soumettre aux forces économiques clament aujourd’hui qu’on doit les renforcer pour faire face au désordre global. Les prophètes de la globalisation qui répétaient : « Privatisez, privatisez, privatisez » avouent désormais qu’ils avaient tort, parce que l’État de droit national reprend de l’importance… »

Il y a à peine un an, notre propre ministre des Finances, La Presse, l’Institut économique de Montréal et les Lucides essayaient de nous convaincre que la situation financière du Québec était comparable à celle de la Grèce ! Il y a quelques semaines encore, Lucien Bouchard tentait de nous expliquer quelle « chance » nous aurions de pouvoir compter sur le développement des gaz de schistes. Aujourd’hui même, les obligations de la Grèce sont cotées CCC, celle du Québec AA-, on parle de plus en plus de la désintégration de l’Union Européenne, et le New York Times et MSNBC annoncent que les promesses de l’ industrie des gaz de schistes ne pourraient n’être que du vent.

Non seulement l’indépendance du Québec est-elle encore d’actualité, mais, pour des motifs entièrement différents de ceux des années 1960 et des débuts du mouvement indépendantiste, elle est devenue une nécessité qui de toute façon se révélera incontournable, quoi qu’en pensent ses détracteurs attachés à un ordre ancien en voie de s’effondrer.

Sources

* http://www.vigile.net/Echec-d-un-projet-ou-echec-d-une

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Le-Hir-Richard,2138_

** http://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/le-hir-richard-4063/biographie.html