HDA - information et commentaires
Détournement de caisse * (22 janvier 2011) – 4 février 2011
par Yves Beauchemin **
Le 29 mars 2008, Monique Leroux se faisait élire à l’arraché comme présidente du conseil et chef de la direction du Mouvement Desjardins, poste qu’elle occupe toujours. Son élection a marqué un tournant majeur dans l’histoire de la caisse de chez nous. Ce tournant, faut-il ajouter, avait été préparé par son prédécesseur Alban D’Amours, dont elle était une proche collaboratrice.
Vers la fin du mandat d’Alban d’Amours - et d’une façon de plus en plus marquée après lui - , le pouvoir local des caisses populaires s’est mis à rétrécir, grugé par une haute direction qui cherchait à tout centraliser. À centraliser ce qui l’était déjà pas mal...
Moins il y a de décideurs, plus les projets et les changements d’orientation sont faciles à mettre en œuvre. Or plusieurs des nouvelles orientations du Mouvement Desjardins soulèvent des inquiétudes. Au lieu d’aller dans le sens de la loi 101 et de faire servir ses milliards d’actifs et son puissant réseau de caisses à la promotion du français comme langue commune - une langue fragile parlée par moins de 2% des locuteurs en Amérique du Nord -, le Mouvement Desjardins pratique de plus en plus un bilinguisme institutionnel aligné sur la loi fédérale des langues officielles.
Ce bilinguisme toxique pour notre langue s’infiltre dans les répondeurs, les services automatisés, la publicité et l’affichage de nos caisses populaires, s’étale sur les cartes d’affaires de leurs représentants et Desjardins l’exige de plus en plus maintenant des postulants à un emploi. Aussi, les plaintes commencent-elles à affluer.
Effet pervers
En fait, c’est comme si le Mouvement Desjardins, ayant fait le plein de ses clients au Québec, s’était tourné vers le Canada pour agrandir son marché. Il faut alors faire patte de velours, n’est-ce pas, se «déquébécoiser» et penser canadian! En décembre dernier, Desjardins acquérait pour 443 millions $ le Western Financial Group, une compagnie d'assurances albertaine. Pourquoi pas? Les affaires sont les affaires,après tout.
Mais attention à l'effet pervers: le Québec, qu’Alphonse Desjardins et ses successeurs voulaient servir d’abord et avant tout, ne semble plus aujourd’hui aux yeux de la nouvelle direction qu’une simple région dans un territoire beaucoup plus vaste. Cette attitude explique sans doute le comportement du Mouvement Desjardins en 2008 dans le dossier de l’absorption de la Bourse de Montréal par celle de Toronto pour former le TMX Group.
Plusieurs - dont Jacques Parizeau et le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC) - ont dénoncé cette décision (approuvée par l’ADQ!) ; le Québec perdait un précieux instrument de développement et une part de son autonomie financière. Le Mouvement Desjardins n’est pas monté aux barricades pour défendre la Bourse de Montréal. Et pour cause: Valeurs Mobilières Desjardins travaillait dans ce dossier comme conseiller pour la Bourse de Toronto!
Dans l’affaire plus récente du projet fédéral de la Commission des valeurs mobilières unique - empiètement brutal sur une compétence du Québec -, le Mouvement Desjardins s’est montré, à la surprise de tous, des plus mollasse et discret. Par contre, à la stupéfaction de tous, Power Corporation s’est opposé vigoureusement à cette intrusion. On dit que Paul Desmarais, fin renard, avait compris qu’une défaite du Québec dans ce dossier fournirait de puissantes armes aux indépendantistes.
Le Mouvement Desjardins prend de plus en plus ses distances d’avec ces moutons noirs séparatisses. En font foi les montants de ses subventions à la Fête nationale et à son célèbre défilé à Montréal. Depuis quelques années, on assiste à une dégringolade. De 45 000$ qu’ils étaient en 2002, ils sont passés à 25 000$ en 2003, puis à 10 000$ en 2009. Pendant ce temps, L’Autre Saint-Jean (une fête de quartier bilingue, celle-là) recevait de la caisse populaire de Lorimier et d’autres caisses de l’Est de Montréal un important soutien financier...
Économie sans frontières ni visage
C’est sans doute cette modération grandissante dans les dons aux nationaleux qui a permis au Mouvement Desjardins de verser deux millions $ en 2006 à la John-Molson School of Business de l’Université Concordia. Cela ne doit évidemment pas nous faire oublier les dons généreux de Desjardins à nos universités francophones. Mais doit-on faire l’aumône aux riches? Les universités anglo-montréalaises croulent sous les dons.
Peter Kruyt, président du conseil d'administration de Concordia, déclarait récemment que «… Concordia dispose de solides assises financières». Le fonds de dotation de l’Université McGill est de trois à quatre fois supérieur à l’ensemble des fonds des universités de langue française qui, elles, ploient sous les dettes. Sans compter que les universités anglo-montréalaises contribuent puissamment à l’anglicisation de Montréal.
Madame Leroux possède de toute évidence des qualités exceptionnelles. Pianiste diplômée du Conservatoire, elle devient par la suite professeure aux HEC, puis se tourne vers le monde de la finance. On la retrouve en 1995 parmi les dirigeants de la Banque Royale du Canada, qui n’a jamais eu la réputation, comme chacun sait, d’être une pépinière de souverainistes. Après un bref passage chez Quebecor, elle accède en 2001 à un poste de direction au Mouvement Desjardins. Madame Leroux est une proche du financier Paul Desmarais, dont la ferveur fédéraliste n’est plus à démontrer.
En 2009, le salaire annuel de Monique Leroux s’élevait à 1,56 million $. Faut-il ajouter des bonis à cette somme? On ne sait pas. Madame Leroux fait sûrement partie des présidents de coopérative les mieux payés au monde. Aussi, ses nombreuses occupations doivent-elles empêcher l’éminente banquière de fréquenter Tim Hortons ou Dollarama autant qu’elle le voudrait.
Il n’y a rien de mal, je crois, à gagner ou à posséder beaucoup d’argent. Tolstoï, Dickens, Zola et Hugo possédaient des fortunes personnelles. Mais chacun d’eux, à sa façon, s’est battu pour la justice sociale. Tout se passe, comme on dit, entre les deux oreilles. On peut être riche et avoir des idées égalitaires. Cela demande cependant de l’ouverture d’esprit et de la générosité.
Il faut quand même noter que le salaire de madame Leroux dépasse de beaucoup le ratio appliqué sous la présidence de Claude Béland, qui dirigea le Mouvement Desjardins de 1987 à 2000 et qu’on retrouve aujourd’hui à la tête du MEDAC. À l’époque, le salaire du président ne devait pas être plus de 20 fois supérieur au salaire le plus bas versé à un employé de l’institution. On tolérait que ce ratio aille jusqu’à 30. Au départ de monsieur Béland, tout change et on triple, ou peu s’en faut, le salaire de son successeur, Alban D’Amours. La récréation venait de commencer.
Un des buts poursuivis par l’ancienne limite salariale était sans doute d’aider nos dirigeants à rester en contact avec la réalité. Du moins avec celle de la classe moyenne, qui est, après tout, le poumon de notre société.
Le cas de madame Leroux ne présente en soi qu’un intérêt moyen. Le tournant qu’a pris le Mouvement Desjardins depuis qu’elle le dirige est beaucoup plus préoccupant. Alphonse Desjardins reconnaîtrait-il sa création? Je pense que non.
Au lieu de préparer l’avenir, on dirait que la direction actuelle s’active à refaire notre passé dans ce qu’il a de moins glorieux. Mais elle refait ce passé à la moderne: ses prédécesseurs travaillaient pour l’économie du Québec ; madame Leroux et son équipe travaillent trop souvent pour une économie sans frontières ni visage, qui parle de plus en plus anglais - et sans tenir compte de notre histoire, de notre taille démographique et de la fragilité qu’elle entraîne.
Plusieurs se rappellent l’amusant popsacavisosecficopin que le Mouvement Desjardins accrochait comme un grelot à ses publicités télévisées. Il semble qu’on l’ait remplacé aujourd’hui par un beaucoup moins drôle fricatouprijevircanadien.
Sources
* http://ruefrontenac.com/echangeur/32556-yves-beauchemin-opinion
* http://ruefrontenac.com/index.php
** http://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Beauchemin
** http://agora.qc.ca/dossiers/Yves_Beauchemin