HDA - De la résolution à la solution (19 février 2011) - 23 février 2011

LE SOULÉVEMENT DES PEUPLES ARABES

De la résolution à la solution * (19 février 2011) – 23 février 2011

par Kamal Benkirane **

Le vent de soulèvements qui prévaut dans quelques pays arabes ces derniers mois enclenche des revendications légitimes résultant d’un ras-le-bol cuisant vis-à-vis de dictatures à vie et longtemps corrompues. Pour cette fois, il s’agit d’une génération de jeunes, post-islamiste faut-il dire, dont les slogans concrets ("dégage", "erhal") traduisent cette demande pressante de démocratie qui ne veut pas forcément dire que les manifestants sont laïcs, mais simplement qu’ils ne voient pas dans l’islam une idéologie politique pour légitimer ces revendications.

La révolution du Jasmin en Tunisie enclenchée par un certain Mohamed Bouazizi, héros de ce soulèvement, suivi de celle des égyptiens dont le cri a été scandé par une jeunesse écoeurée par l’autocratie des girouettes politiques, montre sans conteste que nous sommes devant de nouvelles données quant à l’éveil omnipotent de ces démocratie en naissance.

Changement des conceptions

En effet, ces revendications clamées pour des reformes à l’interne, et qui sont totalement étrangers à l’islamisme, représentent un total changement dans les rapports d’opposition, et relègue aux abysses toutes les catégories d’analyses longtemps prônés à la face de ceux qui y croyaient ou qui n’y croyaient pas. Désormais, de nouvelles visions sont imposées, véhiculant le message que ces révolutions interpellent la remise en question de l’équation de la gouvernance dans ces pays et le ras-le-bol d’une génération assoiffée de justice sociale et imprégnée par la tangente des médias sociaux, (Facebook et Twitter) et leur pouvoir sur le ralliement des grandes masses populaires.

Ainsi, devant ce désir de transition des peuples arabes vers la démocratie, certaines questions demeurent imminentes face à ce qui se prépare comme avenir socio-politique : Serait-on capable de dépasser les réseaux complexes d’allégeances et d’appartenances à l’armée, aux tribus, etc ? Comment le concept religieux islamique va-t-il s’adapter à des nouvelles situations ? Il est indéniable que ces révolutions interpellent sciemment les politiques de l’occident qui a toujours maintenu des préjugés solides sur la capacité du Moyen-Orient à entreprendre une révolution démocratique et pacifique, et qui a donc toujours financé ces dictatures.

La politique de l’autruche

Il s’agit désormais pour les pays occidentaux de focuser sur le pragmatisme des islamistes face à de tels soulèvements et de repenser leurs politiques vis-à-vis de ces pays. La politique de l’autruche ne peut continuer à légitimer une certaine tendance à continuer à brasser des intérêts économiques et financiers dans la région et ignorer l’appel de ces mouvements sociaux à plus de démocratie, ces mouvements qui récusent communément la présence d’intermédiaires substantiels.

Nous avons vu à quel point la réticence politique de certains pays tels que la France a induit ses gouvernements dans un mimétisme flagrant vis-à-vis de leur prise de position quant à ces soulèvements. La frilosité des prises de position de pays tels que la France a été validé par quelques déclarations plus au moins flous de certains dirigeants sur le droit de ces pays à accéder à la démocratie ni plus ni moins. Quelques réactions pour le moins éparpillées d’intellectuels soulignent la fragmentation instantanée des opinions. Alain Finkielkraut, l’écrivain, essayiste et philosophe français rejette la comparaison, souvent citée, des mouvements islamistes de Tunisie ou d’Egypte avec le parti "islamo-conservateur" AKP en Turquie. "L’AKP doit composer avec les laïcs et ceux-ci ont, en Turquie, une force et une légitimité sans équivalent dans les pays arabes", explique-t-il.

Bernard-Henri Lévy, dans Le Point du 20 janvier, expliquait que Ghannouchi, ne deviendrait pas un nouveau Khomeiny : "Pourquoi, ne pas renoncer à nos idées toutes faites ? Pourquoi ne pas nous laisser porter par l’événement et par la leçon de démocratie arabe, pour l’heure sans équivoque, qu’administre la Tunisie ?"

Et maintenant que l’occident a préféré soutenir les dictateurs et utiliser les forces rétrogrades contre les démocrates et les progressistes, il a forcément une image à refaire. Au Canada, il faut espérer que Stephen Harper ne s’alignera pas dans une politique de soutien aux dictateurs et potentats arabes et qu’il sauvegarde l’image d’un Canada démocratique, qui ne sera pas nécessairement un refuge permanent pour dictateurs déchus.

Des régimes militaires, soutenus par des grandes puissances, ne seront éventuellement pas la vraie bouée de sauvetage face à l’authenticité des revendications. La transition vers la démocratie doit être un gage vers la bonne gouvernance et imputerait au peuple le choix non négociable d’élire ses dirigeants d’entre technocrates, juristes et libres penseurs qui feraient de la démocratie un levier puissant et rassembleur sans se dissocier des spécificités religieuses, culturelles et socio-économiques de ces pays.

Le rôle des intellectuels arabes

Le rôle des intellectuels arabes est majeur pour faire avancer les idées et proposer des ouvertures à ce niveau. Certes, il y a un défi imminent qui serait de veiller à ne pas émietter le particularisme endogène qui détermine le cheminement des peuples arabes et leurs spécificités. Dans cet exercice d’effort intellectuel, il faut insister sur la nécessité de l’ouverture sur un monde en perpétuel changement, le principe de la bonne gouvernance entre autorités et citoyens sans forcement tomber dans l’exceptionnalisme et sans occulter la dimension ethnique dans l’exercice du pouvoir.

L’un des plus grands penseurs de l’histoire de l’humanité, en la personne de « Ibn Khaldoun », a fait référence au rôle des gouvernants et à la gouvernance et ce, en tant que penseur et intellectuel arabe. Ce génie Maghrébin qui a vécu, réfléchi et écrit au XIV siècle, a été un homme politique, savant, historien et économiste, précurseur génial des « philosophes des Lumières » qui, quatre siècles après lui, sortiront l’Europe et le monde de l’obscurantisme. Ces quelques passages de son oeuvre, sans être exhaustives, sont un partage de ce que pourrait être l’idée de la justice sociale, clamés avec transparence, et ce à travers l’espace et le temps.

« L’injustice ne peut être commise que par ceux qui échappent à la loi commune, ceux qui disposent de l’autorité et du pouvoir. »

« S’il y a spoliation brutale, si des atteintes ouvertes sont apportées à la propriété privée, aux femmes, aux vies, aux personnes, à l’honneur des sujets, le résultat en sera la désintégration soudaine, la ruine, la rapide destruction de la dynastie, en raison des inévitables troubles suscités par l’injustice. »

« En réalité, la cause de tous ces abus, c’est le besoin d’argent que l’habitude du luxe entretient chez les gens au pouvoir. Or la leçon de l’Histoire, c’est que l’injustice ruine la civilisation et, par suite, la dynastie. »

« Que tes sentiments et tes ressentiments ne t’éloignent jamais de la justice. Suis partout la modération. La modération fait appel à la bonne voie. Celle-ci conduit au succès et le succès au bonheur. »

« Que la bonne opinion que tu auras de ton entourage et ta bienveillance envers tes sujets ne t’empêchent pas de faire des enquêtes, de bien étudier les problèmes, de t’occuper personnellement du travail de tes fonctionnaires et de défendre tes sujets en veillant à leur avantage et à leur intérêt ».

« Si tu prends un engagement, tiens-le. Si tu as fait la promesse d’une faveur, remplis-la, Garde-toi des mensonges. Méprise les menteurs et chasse les calomniateurs, Aime les gens bons et droits, Sois bienveillant envers les faibles ».

« Sache que les fonctions de juge tiennent une place incomparable aux yeux de Dieu… Les décisions équitables, la justice au tribunal et en toute chose, tout cela contribue au bien-être des administrés. Car, de cette manière, on peut circuler en toute sécurité. Les opprimés sont enfin soulagés. Chacun rentre dans ses droits. Les vies humaines sont protégées. L’ordre est assuré »

Les temps ont changé ? Certes ! Toutefois, les intellectuels doivent penser l’islam dans le cadre de son autonomisation par rapport à la culture arabo-musulmane. Le débat des idées interpellera sûrement quelques questions à teneur profonde telles que la capacité des régimes à débattre sur les allégeances traditionnelles, la capacité des nouvelles générations à se connecter à cette demande de démocratie et en devenir des acteurs. Gageons que si l’avancement des idées peut être gagnant sur plusieurs plans, en allant des concessions jusqu’aux résolutions, cela garantira pour les vraies solutions.

Sources

* http://www.vigile.net/De-la-resolution-a-la-solution

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Benkirane-Kamal_