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Actualité, savoir se taire * (11 juillet 2011) -24 juillet 2011
par Bernard Lahire**
Les intellectuels sont de plus en plus souvent sollicités dans les médias pour parler de l’actualité. S’ils apportent une expertise liée à leur domaine de compétences, le sociologue Bernard Lahire estime qu’ils perdent leur légitimité quand ils deviennent de simples commentateurs des sujets imposés par la presse et le pouvoir.
La construction médiatique de la réalité a fini par imposer dans l’ensemble de la société un sens de ce qui est « actuel », « important » et « digne d’intérêt ». L’attention médiatique, qui se concentre sur une série d’événements ou de phénomènes, tend fatalement à en laisser d’autres dans l’ombre. On mesure alors le pouvoir de tous ceux qui, d’une manière directe ou indirecte, contribuent à « faire l’actualité », à la « définir » et, au bout du compte, à établir ce qui est largement considéré comme la réalité du moment.
Le système de définition politico-médiatique de la réalité fait apparaître toutefois ses limites de crédibilité à chaque fois qu’un thème d’actualité rabâché obsessionnellement durant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, laisse brutalement place à un autre fait jugé temporairement plus urgent. Les gouvernants, qui ont bien compris le profit qu’ils pouvaient tirer d’un tel système, s’efforcent de censurer indirectement et subtilement certains sujets en concentrant l’attention sur d’autres sujets qui font diversion. Une partie de la force des grands médias et de l’Etat réside ainsi dans la possibilité d’orienter la réflexion publique, de faire parler ou d’obliger à débattre sur des sujets imposés.
Rester silencieux
Lorsque des intellectuels décident de résister à cette logique (comme ce fut le cas avec l’appel de Mediapart de décembre 2009, « Nous ne débattrons pas », qui invite à ne pas débattre sur « l’identité nationale »), on a beau jeu de leur reprocher leur manque d’ouverture, leur refus paradoxal de débattre alors que tout intellectuel est censé, nous dit-on, être disposé en permanence à le faire. Grave erreur : un intellectuel digne de ce nom est une personne capable de rester silencieuse quand elle n’a rien à dire et de ne pas débattre lorsque les conditions du débat ou la question débattue ne lui semblent pas correctes. Son rôle serait plutôt de créer le débat sur des questions dont personne – parmi les personnes autorisées à construire l’actualité – ne veut entendre parler ou ne trouve intéressant de parler.
On a très souvent souligné le caractère répressif de l’Etat ou du « Pouvoir », sa force de censure sur l’expression des citoyens, alors que l’une de ses plus grandes forces réside, exactement à l’opposé de ces tendances oppressives - répressives, dans la capacité à contraindre à parler, débattre, commenter, discuter l’ensemble des producteurs de discours amateurs, semi professionnels ou professionnels, locaux ou nationaux, inconnus ou très connus, sur des thèmes imposés. La ruse du pouvoir symbolique consiste à forcer à parler sur des sujets imposés qui détournent l’attention. C’est bien pour cela que les penseurs critiques devraient redoubler de vigilance face à ce qui se présente à eux comme la réalité du monde ou l’actualité brûlante. Brûlante un jour, froide le lendemain, oubliée le surlendemain. Et quelle étendue de réalité sociale passée continûment sous silence ?
Question de légitimité
On a pourtant vu se multiplier, au cours des dernières décennies, les interventions publiques des chercheurs en sciences humaines et sociales sur les thèmes de l’actualité relevant plus ou moins directement de leur domaine de compétences. La démarche paraît au départ légitime : certains thèmes d’actualité portent sur des secteurs que les chercheurs connaissent parfois très bien par leurs travaux et ils peuvent assez aisément intervenir pour modifier des vues trop partielles, déformées ou même mensongères. Mais la situation est rarement aussi simple que cela.
Travaillés par une pulsion politique ou par un agacement provoqué par des articles de journaux, des chroniques radiophoniques ou certaines émissions télévisées, les chercheurs peuvent se laisser aller à pratiquer une lecture de l’actualité sur laquelle ils ne possèdent le plus souvent pas d’informations autres que celles fournies par les médias.
Lecture historienne, sociologique, anthropologique ou psychanalytique, qui détourne peu à peu les mots issus d’une discipline pour les faire tourner selon un autre régime. De mots-concepts, qui ont initialement pour fonction de guider les recherches empiriques, on passe sans toujours s’en rendre compte à un vocabulaire permettant seulement de dire autrement l’actualité imposée et exprimée dans un langage journalistico-politique.
Quel chercheur n’a pas ainsi été tenté de réécrire, chaque matin, l’actualité du jour en fonction de ses propres tropismes conceptuels ? Croyant prendre ainsi ses distances avec l’actualité et montrer qu’il n’est pas dupe, il ne fait pourtant que s’y soumettre et y coller. Voulant faire oeuvre critique en publiant des ouvrages qui s’attachent à dire autrement ce que l’air du temps énonce, il tombe dans le « piège des discours » (Louis Marin) qui lui était tendu.
Papiers d’opinion dans les pages « débats » des grands journaux nationaux, commentaires au fil de l’actualité sur des blogs personnels où se mêlent parfois analyses sociologiques sauvages, commentaires personnels et pointes ironiques (autorisant ce que les univers académiques avaient réussi à tenir jusque-là dans les coulisses des disciplines), les chercheurs en sciences humaines et sociales réagissent donc de plus en plus fréquemment à l’actualité du moment.
Délestés des enquêtes qui légitiment ordinairement leur propos, ils réduisent leurs savoirs à des « grilles de lecture » de la réalité ou, plus exactement, à des « visions » d’une actualité construite et informée par d’autres. Ils ne se distinguent guère alors des acteurs politiques ou syndicaux qui, lecteurs des sciences humaines et sociales, proposent parfois dans les mêmes médias des « lectures » très semblables d’événements ou de phénomènes.
Opinions ordinaires
Les sciences humaines et sociales y gagnent certainement une extension de l’aire de diffusion de schèmes d’interprétation du monde social issus des sphères savantes. Elles perdent par contre en rigueur de propos et en crédibilité scientifique, dans la mesure où l’urgence de l’intervention et l’absence d’enquête spécifique les rapprochent malgré tout des opinions ordinaires. En se prêtant au jeu médiatique, les sciences humaines et sociales perdent surtout en capacité de dépaysement, de décentrement, de dévoilement ou de remise en cause radicale des terrains qu’on leur propose.
Il me semble d’ailleurs que les faits d’actualité devraient moins être commentés qu’étudiés comme des faits sociaux à part entière. Les éléments de réalité, tels qu’ils sont mis en forme par des journalistes, et le cortège des commentaires qui s’y raccroche, sont à considérer, moins comme des discours plus ou moins crédibles portant sur des faits précis que comme des actes d’énonciation qu’il faut d’abord et avant tout rapporter à leurs énonciateurs. Ces discours-actes parlent en fin de compte plus de ceux qui les produisent que de ce à quoi ils sont censés se référer.
De ce point de vue, une affaire comme celle de DSK et des sept chefs d’accusation retenus contre lui pour crime sexuel par un tribunal pénal de New York est potentiellement riche en commentaires de toutes sortes. L’arrestation puis la mise en accusation d’un homme de pouvoir promis à un avenir présidentiel, la sexualité des puissants, les rapports de domination homme - femme, riche - pauvre, diplômé - analphabète, européen - africain, les différences de perception culturelle en matière de sexualité ou de justice entre les Français et les Nord-Américains, tout cela réveille inévitablement des lignes de clivage et déclenche des discours divers et variés.
On voit bien en pareil cas comment les médias mettent à leur « Une » un événement par rapport auquel chaque commentateur privé ou public, anonyme ou connu, se positionne en fonction de son rapport à l’événement et de sa situation sociale personnelle. Innocence ou culpabilité de DSK, les paroles et écrits ordinaires ou publics se déploient indépendamment de ce qui s’est passé dans une suite d’un grand hôtel de New York, mais témoignent davantage du rapport que les commentateurs entretiennent à l’égard de tel ou tel élément de l’affaire.
Au moment où personne ne sait encore grand chose, les réactions varient ainsi selon que le commentateur est un ami personnel, un rival du même parti, un rival d’un parti de l’autre camp, sa femme ou ses enfants ; elles ne peuvent être les mêmes selon qu’il est socialement « petit » ou « grand », d’origine modeste ou bourgeoise, femme ou homme, noir ou blanc, immigré ou non, etc. Il y a, au fond, autant d’« affaires » que de « communautés interprétatives » (Stanley Fish) en mesure de lui donner sens ; le même événement – qui a sa logique propre et dont on peut espérer que la justice parvienne à établir la véritable nature – n’a cependant pas le même sens et ne renvoie pas aux mêmes réalités pour toutes celles et tous ceux qui le commentent.
La « tragédie » DSK
Ainsi lorsqu’un ancien garde des Sceaux de François Mitterrand, ami personnel de l’accusé (Robert Badinter, ndlr), veut nous émouvoir sur la « tragédie » que vivrait DSK, en donnant l’image d’un homme la veille si puissant, si important, si respecté, qui est brutalement « détruit », il laisse supposer qu’il y aurait moins de raison de s’émouvoir de la situation de ceux qui, arrêtés dans les mêmes conditions, chutent cependant de moins haut. Lorsqu’on vit déjà au bas de la société, dans l’indignité sociale, économique et culturelle permanente, l’arrestation ne serait pas aussi violente et il n’y aurait, dans ce cas, presque pas de chute.
« Bouleversé et indigné », l’ancien ministre de la Justice promu au rang de « sage » unanimement respecté ne l’est que pour les puissants. Indignation socialement sélective. Et lorsqu’il traite de « plaisanterie » le fait que l’on puisse affirmer que « la justice est égale pour tous », ce n’est pas pour rappeler que le système judiciaire est souvent plus dur, impitoyable et insouciant des effets produits lorsqu’il traite des plus faibles.
Bien au contraire, l’injustice serait faite au puissant parce que « le monde entier le connaît » : « En vérité, quand DSK est assis au milieu des autres, il est ravalé délibérément au rang du minable dealer. » Le dealer, lui, est forcément « minable » et vous ne pouvez tout de même pas comparer un minable à un homme « promis aux plus hautes destinées ». Quand à la femme de ménage, la « présumée victime », elle n’a évidemment pas le droit au même traitement. Et de « tragédie », il n’est aucunement question à son sujet.
Le même mépris de classe s’exprime encore lorsqu’un philosophe médiatique (Bernard- Henri Lévy, ndlr) lance que DSK n’est pas le « quidam absolu » et qu’« on sait bien que tout le monde n’est pas pareil » parce que l’opinion publique ne traitera pas de la même façon un homme aussi célèbre que DSK et un anonyme : « Bien sûr que la démocratie dit qu’il faut traiter tout le monde de la même façon, mais tout le monde n’est pas tout le monde. Le président du FMI, l’homme qui était au bord d’être candidat à la présidence de la République française menotté, il est évident que ça n’est pas le quidam absolu. »
Tout le monde n’est pas tout le monde : le rappeler pour critiquer les images et la traque médiatique d’un puissant, mais vite l’oublier à propos des moyens financiers dont dispose DSK pour être libéré sur caution, préparer sa défense à l’extérieur de la prison dans un appartement luxueux et payer les services d’avocats auxquels le « quidam absolu » ne pourra jamais faire appel pour faire valoir ses droits.
Mépris et sexisme
Le même mépris de classe se double, enfin, d’un sexisme aristocratique dans les propos d’un journaliste (Jean-François Kahn, ndlr) parlant sur un ton badin d’une « imprudence » et d’un « troussage de domestique ».
Porter un regard sur l’actualité, pourquoi pas ? Mais prendre d’abord et avant tout pour objet les fabricants de réalité médiatico- politique et saisir ce que les commentaires des « faits d’actualité » révèlent concernant les inconscients sociaux, tout particulièrement ceux liés à toutes les formes de domination qui trament silencieusement nos sociétés. Et surtout, la tâche des intellectuels ne serait pas totalement accomplie s’ils ne faisaient pas apparaître, par leurs travaux, l’ensemble des réalités trop souvent exclues de l’actualité et vouées à une sorte d’inexistence sociale.
Sources
* http://www.regards.fr/idees/actualite-savoir-se-taire
** http://www.regards.fr/auteur/bernard-lahire