HDA - Un parcours que je n'aurais pas souhaité différent - (24 janvier 2010) - 28 janvier 2010

Un parcours que je n'aurais pas souhaité différent - (24 janvier 2010) - 28 janvier 2010
par Bertrand Raymond

Il y a très exactement un an, j'apprenais en ouvrant mon journal que j'étais en lock-out. Bête de même.

La veille, les patrons nous avaient soutiré le plus de textes possibles. Ils nous avaient laissé terminer notre journée comme si de rien n'était et avant de faire rouler les presses, ils avaient glissé un long texte dans les premières pages expliquant aux lecteurs pourquoi, dorénavant, le journal serait produit par des gens qu'ils connaissaient à peine.



J'étais confus. J'apprenais dans mon propre journal, après 43 ans de métier dont 40 à cette adresse, que j'étais sans travail. Je lui avais témoigné une fidélité sincère en refusant de travailler ailleurs qu'à ce journal qui m'avait accordé ma première véritable chance et en retour, on me disait que la convergence allait dorénavant faire l'affaire.



C'était le week-end du match des étoiles de la Ligue nationale au Centre Bell. J'y suis quand même allé, mais je me suis promené sur les lieux comme un zombie, sans trop savoir comment réagir, sans savoir à qui parler. J'ai observé, les yeux dans la brume, des dizaines de journalistes venus de plusieurs villes de la ligue, dont plusieurs sont des amis, en ayant l'impression de porter tout le poids de la galerie de la presse sur ma poitrine.



Au lendemain de ce lock-out décrété sauvagement, hypocritement dans la nuit, on a sonné à ma porte. Je savais qui c'était. Ça s'était passé de la même façon au Journal de Québec. Un huissier venait réclamer mon ordinateur et mon téléphone cellulaire. Le corps du lock-outé n'était pas encore froid qu'on s'empressait de lui arracher sa chemise pour la refiler à un autre.



Je n'ai pas répondu. Par la fenêtre, j'ai regardé l'huissier bedonnant retourner à sa voiture crasseuse et démodée en me demandant s'il était au courant du sale boulot qu'on lui avait confié, celui de faire du porte-à-porte chez des gens qui venaient à peine d'être jetés à la rue.



Dans la boîte aux lettres, une simple note rédigée sur un ton menaçant : « Vous avez 48 heures pour nous rapporter votre ordinateur et votre cellulaire, sans quoi... »



Un lien brisé à jamais


Ce jour-là, j'ai su que je ne travaillerais jamais plus au Journal de Montréal. Je ne voulais plus jamais y mettre les pieds. Je ne me trouvais plus aucune affinité avec des gens qui me traitaient comme un criminel. C'était quoi, l'urgence d'un tel geste ? Que voulaient-ils que je fasse de ces appareils ? Que je m'en serve pour faire sauter l'édifice ? Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes des journalistes. Les médias ne font pas la guerre. Ils la couvrent. Ils la commentent. Ils la vivent pour mieux raconter aux gens ce qui se passe.

Peut-être voulaient-ils nous faire sentir bien petits face à l'Empire ? Peut-être cherchaient-ils à nous humilier davantage ? Qui sait ?

Nous soulignons aujourd'hui, chacun à notre façon, un bien triste anniversaire. Un an sans travail, ça ronge l'enthousiasme ; ça gruge le moral. C'est une année inutilement perdue dans une vie qui défile déjà trop vite.

Je veux être certain de vivre assez vieux pour ne pas oublier cet anniversaire. C'est pourquoi je choisis cette date pour partir. En annonçant ma retraite d'un métier qui a été toute ma vie, je veux m'assurer de ne pas avoir à vivre une deuxième année de lock-out.


Grâce à RueFrontenac.com, ce ne fut pas une année futile, cependant. C'est à cet endroit, au contact de gens animés des mêmes sentiments, qu'on puise notre nourriture quotidienne, celle de l'âme. Je suis heureux d'avoir participé à la naissance et à la progression de ce site Web dynamique, compétent par son contenu et vivant par sa présentation. C'est plein de gens courageux là-dedans, comme vous le leur dites si souvent. RueFrontenac.com, c'est une façon pour d'honnêtes employés mis à la rue de témoigner de leur vivacité, de leur courage et de leur rage de travailler.

Comment se sent-on dans un moment comme celui-là ? Je ne suis pas sûr de pouvoir trouver les mots pour l'exprimer. Dans ma vie, je n'ai rien fait d'autre qu'écrire. Il n'y avait rien de plus important que mon journal, dont j'ai porté, humblement et fièrement, le flambeau. Je l'ai défendu quand il était attaqué. Je l'ai vanté quand il battait la concurrence. Bref, je l'ai profondément aimé, ce qui ne m'aide pas à apprivoiser cette cassure.



Le moment de partir


J'en ai été le chroniqueur de hockey à une époque où le «beat» était la responsabilité d'un seul homme. On ne prenait pas de congé, de septembre à juin. On n'avait pas le droit d'être malade. C'était très bien ainsi parce qu'on n'aurait pas voulu partager ce boulot, trop occupés que nous étions à couvrir des coupes Stanley.



Quand Jacques Beauchamp, après une trentaine d'années à suivre le Canadien à la trace, m'a fait l'honneur de me céder sa place, la suite a été merveilleuse puisque le Canadien a gagné six coupes Stanley en 10 ans. Dieu que c'était facile de gagner quand le talent y était !



Plus tard, je suis devenu le directeur de la section avant d'hériter de la chaise de "columnist", que j'ai occupée au cours des 24 dernières années. Vingt-quatre années à émettre des opinions que vous n'avez pas toujours partagées et qui vous ont souvent incité à me dire ce que vous en pensiez. Néanmoins, sachez qu'elles étaient franches et toujours honnêtes. Je vous ai donné l'heure juste parce que si vous vous donniez la peine de vous procurer quotidiennement ce journal, vous méritiez de l'obtenir.



J'ai connu un parcours magnifique. Je n'aurais pas souhaité que les choses se passent différemment, même si j'aurais voulu pouvoir en faire plus. J'aurais voulu posséder un talent naturel pour l'écriture. Rien ne m'est venu sans effort. C'est encore vrai aujourd'hui. Je le dis sans la moindre gêne.



J'ai au moins le sentiment d'avoir tout donné avec le talent que je possédais. Je n'ai pas toujours été bon, mais je ne me souviens pas d'une seule journée au cours de laquelle je n'ai pas essayé.



Je vous dis donc au revoir et merci. On se quitte aujourd'hui comme de vieux amis qui ne s'étaient pas encore tout dit quand ce conflit est venu brutalement s'interposer entre nous.



On va s'en remettre car la vie, elle, fort heureusement d'ailleurs, ne s'arrête pas ici.

Sources
http://ruefrontenac.com/bertrandraymond/16813-bertrand-raymond-a-la-retraite
http://ruefrontenac.com/index.php