HDA - information et commentaires
Triste démocratie* (9 février 2010) - 27 février 2010
par David Riendeau
Les électeurs constituent une espèce rare. Tondez-les cent fois la laine sur le dos; aucun ne protestera. Traitez-les une seule fois d'animaux et vous provoquerez leur colère. La décision désinvolte du premier ministre Stephen Harper de fermer le Parlement canadien pour une deuxième année consécutive en fournit un magnifique exemple.
Pourtant, en quatre ans de gouvernement conservateur minoritaire, les électeurs ne manquaient de prétextes pour faire valoir leur mécontentement. Ni les finances déficitaires du pays, ni le bourbier en Afghanistan, ni le bilan environnemental désastreux, ni la montée de la droite religieuse, ni le refus de rapatrier Omar Khadr n'ont excité les électeurs à monter aux barricades. Par contre, la prorogation du Parlement jusqu'au 3 mars et l'attitude arrogante du PM qui affirmait que les gens ne voulaient pas d'élections en ont secoué plusieurs. Au moment d'écrire cette chronique, près de 225 000 individus, dont un nombre considérables de jeunes du Canada anglais, ont rejoint la pétition en ligne «Canadiens Against Proroguing Parliament» (Canadiens opposés à la prorogation du Parlement).
Le 23 janvier, quatre ans jour pour jour après l'élection des Conservateurs, des milliers de citoyens manifestaient partout au pays et ailleurs dans le monde. Ils réclamaient à leur gouvernement que la démocratie ne soit pas suspendue à des fins arbitraires. D'ici à ce que les élus retournent au boulot, le mouvement populaire, composé de citoyens rejoins par le réseau social Facebook, prévoit rappeler par diverses astuces aux Conservateurs et à la population en général que le système parlementaire canadien n'est pas un jouet dont le premier ministre peut disposer à sa guise.
Ce mouvement arrive à une époque où la participation des Canadiens à leurs affaires publiques n'aura jamais aussi faible de mémoire d'homme. Aux élections fédérales d'octobre 2008, seulement 58,8% des électeurs s'étaient déplacés aux urnes pour se prévaloir de leur droit et leur devoir civique. De 1900 jusqu'à 1997, ce taux n'était jamais descendu sous la barre des 66%.
Les possibilités que Stephen Harper revienne sur sa décision sont plus que minces. Néanmoins, le premier ministre semble avoir compris que sous-estimer une fois de trop ses concitoyens était une gaffe. Signe que la vigilance des citoyens n'a pas été vaine, les Torries souhaitent prolonger la prochaine session parlementaire de quelques semaines. Les Canadiens sont en droit d'avoir un gouvernement responsable. Désormais, il appartient aux électeurs d'avoir la mémoire longue et d'agir.
Les années Harper
Que retenir des quatre premières années du gouvernement conservateur de Stephen Harper ? Les passionnés des questions militaires optent pour l'enlisement du conflit en Afghanistan et la course à la souveraineté de l'Arctique. Les écologistes critiquent l'immobilisme du Canada en matière de lutte aux changements climatiques. Ils évoquent du même souffle la menace bitumineuse qui gronde en Alberta. Certains, plus moralistes, parlent sans doute d'un retour à la loi et l'ordre: d'un côté, de lourdes peines d'emprisonnement pour les criminels, de l'autre, le lent démantèlement du registre de contrôle des armes à feu. Enfin, d'autres dont je suis du nombre, retiennent un lent recul de la démocratie au Canada. La prorogation du Parlement s'ajoute à la longue liste des actions du PM qui a la fâcheuse manie de tout vouloir contrôler.
César Borgia avait comparé l'Italie à un artichaut qu'il mangerait une feuille à la fois. Stephen Harper pourrait en dire autant du système parlementaire canadien.
L'analogie avec le belliqueux fils du pape Alexandre VI dont Machiavel a fait un grand cas dans Le Prince est limitée. Harper n'a ni le génie, ni la prestance du personnage de la Renaissance. Pourtant, une motivation réunit les deux hommes d'État: l'ambition. «Ou César, ou rien» affirmait la devise de celui qui rêvait d'unifier la péninsule italienne sous une seule bannière. Quant au premier ministre, ses actions indiquent qu'il entend gouverner seul et à sa manière le Canada, et ce, quitte à éroder ses institutions démocratiques.
Sources
http://revuedesameriques.com/
http://revuedesameriques.com/2010/02/09/triste-democratie/#more-1066