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Le piège européen de la Grèce* (14 mars 2010) - 28 mars 2010
par Quentin Béjannin**
La crise ultra-médiatique de la grippe A avait détourné l'attention du public de la crise financière mondiale, laquelle a continué d'exister en dehors de l'objectif des caméras. Il y a quelques semaines, on a appris avec une stupéfaction toute feinte que la Grèce était au bord de la faillite. Pourtant, la Grèce fait partie des 12 membres historiques de l'Union Européenne, elle a même adopté l'euro en 2001; c'est une démocratie parlementaire, qui répond aux critères de transparence et de stabilité de l'UE.
Mais il se trouve que le gouvernement grec a réussi à contourner les règles de l'Union, et à passer sous silence ses déficits publics. Pour ce faire, la Grèce a utilisé l'expertise de la banque américaine Goldman Sachs, passée maîtresse dans l'art du produit financier qui fait du bien à court terme, mais source d'ennuis sur le long terme. Le brave professeur Stiglitz, prix Nobel d'économie, s'échine depuis plusieurs années à offrir des pistes pour contrer ou empêcher les entourloupes spéculatives, en vain. Les gouvernements européens, comme les autres, ont beaucoup parlé et omis soigneusement d'agir, laissant la voie ouverte à de nouvelles tempêtes financières. L'Union Européenne se retrouve maintenant contrainte de gérer la dette publique d'un État-membre.
Ne voulant pas faire appel au Fonds Monétaire International, dans l'impossibilité de recourir à la Banque Centrale Européenne pour gérer la situation, les Vingt-Sept ont fait front commun et Bruxelles a pris en main les rênes de l'économie grecque. Athènes a coupé de manière drastique dans les dépenses publiques afin de se sortir de son endettement colossal. Cette diète libérale radicale est censée épargner à l'Union une crise sans précédent ; si le déficit grec s'approfondit, les économies les plus fragiles de la zone euro comme l'Espagne seront balayées comme des châteaux de carte, mettant l'Europe dans une situation critique. Les ministres des finances de la zone euro et la Commission Européenne travaillent maintenant à la mise en place d'un Fonds Monétaire Européen, qui permettrait d'offrir une assistance financière à la Grèce, et représenterait une nouvelle étape de la construction européenne, du moins en termes d'économie.
Cette gestion de crise dans l'urgence a toutefois fait oublier aux dirigeants européens que la société grecque est une vraie bombe à retardement. Déjà chauffée à blanc par les émeutes de décembre 2008, maintenue depuis sous pression par l'incompétence de ses dirigeants, elle possède un fort potentiel d'insurrection, surtout chez les jeunes. Si les coupures dans les dépenses publiques visent avant tout à éliminer les nids en or massif dans lesquels se vautrent nombre de fonctionnaires grecs, le gouvernement du premier ministre George Papandréou a gelé les retraites et les salaires, et augmenté les impôts, suscitant ainsi un mouvement contestataire massif dans le pays. En deux semaines, deux grèves générales ont paralysé la capitale et les grandes villes, tandis que des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour faire valoir leur droit à la décence.
En outre, Athènes vit depuis un an au rythme d'attentats symboliques bien que parfois très violents. Quotidiennement, note le journal To Vima, des affrontements opposent des groupes de jeunes désemparés à la police, tandis que les alertes à la bombe sont devenues monnaie courante. Fait notable, ajoute le quotidien, les nouveaux terroristes sont généralement très jeunes, 17 ou 18 ans. Ces jeunes s'insurgent contre tous les symboles, sans distinction, d'un gouvernement accusé d'être le coeur des maux de la société. La popularité des dirigeants grecs est au plus bas : une étincelle et la société entière risque de s'embraser.
L'effet domino que craignaient les Vingt-Sept en termes économiques pourrait bien se muer en une traînée de poudre contestataire. La jeunesse européenne est profondément désabusée, relativement politisée (notamment en France ou en Allemagne) et regorge de groupuscules prêts à entamer une forme de guérilla urbaine.
L'Europe se voulait un projet social, qui place le peuple européen au coeur de ses préoccupations. En 2010, cette idée semble totalement délaissée au profit d'intérêts économiques et de politiques néolibérales de plus en plus restrictives. Les dirigeants de la bureaucratie européenne devraient revoir leurs priorités, et se concentrer sur le bien-être de leurs citoyens s'ils veulent éviter une tempête autrement dévastatrice qu'une seule tempête monétaire.
* Sources
http://revuedesameriques.com/2010/03/14/le-piege-europeen-de-la-grece/
http://revuedesameriques.com/
** Quentin Béjannin est étudiant en journalisme à l'Université du Québec à Montréal.