HDA - La miraculée (5 avril 2010/6 avril 2010) - 7 avril 2010

La miraculée (5 avril 2010/6 avril 2010) - 7 avril 2010
par Philippe Plumet, Granby (Québec)

Ma belle-soeur, Berthe Vézeau-Lavoie, était une personne hors du commun. Il y a quelques jours, elle est morte à 59 ans, une semaine avant d'avoir la chance de fêter son 60e anniversaire.

Il y a 30 ans, elle a vaincu un cancer de l'utérus virulent à l'Hôtel-Dieu à Montréal. Certains l'appelaient la miraculée. Ces 30 ans lui ont permis d'élever ses deux enfants et de voir grandir ses six petits-enfants, tous près d'elle. Il y a quelques années, on lui avait aussi retiré une masse cancéreuse à la gorge.

Puis, il y a un an, après s'être vue maigrir et être incapable de digérer, le diagnostic est tombé: cancer de l'estomac. L'été a été terrible, une série infernale de traitements de chimiothérapie l'ont rendue malade et faible. Mais cette fois-là, elle les a subis pour ses petits-enfants. Après avoir vu sa masse diminuer, elle est entrée à l'hôpital il y a sept mois. On l'a opérée deux mois avant Noël, son médecin parlait de «ma plus grande opération à vie»: il lui avait amputé l'estomac.

Elle a quitté l'hôpital peut-être deux semaines à Noël, tout au plus. Faible, incapable de digérer quoi que ce soit, elle y est retournée. On a essayé de lui redonner des forces. Puis, il y a deux semaines, elle a été opérée à nouveau. On s'attendait à une opération de sept heures, mais elle en est ressortie quatre heures avant.

Le lendemain, on lui a annoncé qu'elle allait mourir. Elle a fait un téléphone, la grande famille est accourue. À notre arrivée, triste bien sûr, elle a rassuré tout le monde en leur disant qu'elle acceptait son sort et qu'elle partirait sereine, qu'elle avait eu la chance de vivre 30 ans de plus que prévu.

Le corps professionnel a été parfait, les infirmières et tout le personnel d'une très grande gentillesse. En sept mois, ils étaient devenus ses amis, ainsi que ceux de sa famille. Dans toute cette histoire, l'hôpital Saint-Luc a été extraordinaire, même si on en est arrivé là.

Ma belle-soeur a été d'une grande lucidité. En trois jours, elle a tout réglé, rencontré tout son monde. Puis, avec une vingtaine de personnes dans sa chambre, elle a fait rire de 16h à 23h. Dans la nuit, son garçon a dormi à côté d'elle. À son réveil, il a vu sa mère le regarder et elle lui a dit: «C'est la dernière fois que je te vois dormir».

La chirurgienne lui a demandé: «Puis-je faire quelque chose pour vous» ? Ma belle-soeur lui a dit: «Oui, faites quelque chose pour moi: trouvez à mes enfants et petits-enfants un médecin de famille pour qu'ils soient suivis, pour qu'on puisse prévenir la maladie et qu'ils ne se retrouvent pas ici comme moi».

Il y a 10 jours, elle a fermé les yeux... puis elle est morte sereine.

Chronique publiée dans La Presse, le 5 avril 2010 et dans La Voix de l'Est, le 6 avril 2010