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Article tiré de la revue À bâbord - no 11 - octobre/novembre 2005 - Dossier : Transports, écologie et changement social
Ivan Illich*, un précurseur - (oct./nov. 2005) - 19 avril 2009
par Normand Baillargeon** Montréal (Québec)
En quelques années à peine, au début des années 70, Ivan Illich (1926-2002), prêtre catholique, a produit une série d'ouvrages qui ont connu un énorme succès et dans lesquels il développait une forte et originale critique des sociétés industrielles avancées. Illich s'y penche tour à tour sur la médecine, sur le travail et le chômage, sur l'éducation sans, bien entendu, oublier les transports et l'énergie.
Les analyses qu'il met de l'avant prennent pour cible les notions de progrès et de croissance des sociétés industrielles avancées. Illich montre que ce productivisme débouche sur la mise en place de bureaucraties monopolistiques et sur la réduction du citoyen au statut de consommateur.
Dans ses réflexions, Illich utilise trois catégories originales qui n'ont rien perdu de leur intérêt : ce sont celles d'outil, de contre-productivité et de convivialité. Ce qu'elles invitent à penser, paradoxe à part, c'est que la voiture ralentit tandis que le travail appauvrit, que l'école abrutit, que la médecine rend malade et que la société tout entière aliène.
Pour comprendre l'originalité de ce point de vue et de ces idées, le plus simple est justement de partir des réflexions d'Illich lors de la (première) crise de l'énergie au début des années 70, laquelle lui a fourni une occasion privilégiée d'appliquer ses catégories sur le sujet alors chaudement débattu du transport.
L'automobile individuelle, chacun en convient, est la solution par excellence, c'est-à-dire l'outil que notre civilisation donne au problème de se déplacer de manière efficace et efficiente d'un point à un autre. Cette solution présente, à côté de certains avantages immédiatement perceptibles (la vitesse, l'autonomie, par exemple) bien des défauts, voire même des dangers bien réels - pour l'environnement, pour la santé et ainsi de suite - qu'on ne voit d'abord pas ou qu'on préfère ignorer dans l'enthousiasme de la vitesse et de l'autonomie gagnées.
Mais, peu à peu, l'outil devient contre-productif et accomplit de plus en plus mal ce pour quoi il a été pensé. Quand surgissent les problèmes (embouteillages, accidents, ralentissements, pollution, obésité et ainsi de suite), le système bureaucratique et idéologique qui s'est mis en place entre-temps et qui détient un « monopole radical », est incapable même d'envisager de les résoudre autrement qu'en augmentant l'offre et, au fond, en accentuant donc encore les caractères problématiques qu'on cherche à éliminer. Et voilà l'engrenage productiviste qui apparaît, avec la contre-productivité de l'outil devant laquelle on ne sait réagir qu'en construisant encore plus d'autoroutes, plus de ponts, plus de voitures et ainsi de suite.
Illich demande que l'on s'efforce de penser autrement toute la question et il nous invite notamment à considérer le coût social de la voiture. Par exemple, combien d'heures d'immobilité, au travail, chacun de nous doit-il consentir pour payer la voiture, son essence, son entretien, ses assurances ? Combien d'heures pour payer le coût social de son usage - routes, autoroutes, hôpitaux et tout le reste ? Illich fait ces calculs et trouve que la vitesse sociale réelle de la voiture en fait un moyen de transport très lent (6 Km/h, calculait-il il y a trente ans ; on peut penser que c'est pire aujourd'hui), qui ne se compare même pas avantageusement à la calèche.
La solution - dans le cas des transports comme dans tous les autres nommés plus haut : médecine, éducation, travail - passe selon Illich par une rupture radicale avec nos modes de penser et nos pratiques. Il nommera convivialité son idéal d'un ordre social et politique qui « garantirait un environnement si simple et si transparent que tous les hommes pourraient la plupart du temps avoir accès à toutes les choses qui sont utiles pour s'occuper de soi-même et des autres ». Dans le cas des transports et pour la plupart des déplacements, Illich était un partisan du vélo.
* Ivan Illich (4 septembre 1926 à Vienne en Autriche - 2 décembre 2002 à Brême en Allemagne) est un penseur de l'écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle.
Oeuvres
▪ Libérer l'avenir, Seuil, Paris, 1971.
▪ Une société sans école, Seuil, 1971 (titre original: Deschooling Society)
▪ La Convivialité, Seuil, 1973 (titre original: Tools for conviviality)
▪ Énergie et équité, 1re édition en français, Le Monde puis Le Seuil, 1973, 2e édition en anglais, 1974, 3e édition en allemand, 1974, traduction par Luce Giard, Seuil, 1975. texte intégral en français
▪ Némésis médicale, Seuil, 1975
▪ Le Chômage créateur, Seuil, 1977.
▪ Le Travail fantôme, Seuil, 1981.
▪ Le Genre vernaculaire, Seuil, 1983.
▪ H2O ou Les Eaux de l'oubli, Lieu commun, 1988.
▪ ABC, l'alphabétisation de l'esprit populaire, avec Barry Sanders, La Découverte, Paris, 1990.
▪ Du lisible au visible, la naissance du texte, Cerf, Paris, 1991.
▪ Dans le miroir du passé. Conférences et discours 1978-1990, Descartes & Cie, Paris, 1994.
▪ Œuvres complètes Tome 1, (Libérer l'avenir - Une société sans école - La Convivialité - Némésis médicale - Énergie et équité), Fayard, 2004.
▪ Œuvres complètes Tome 2, (Le Chômage créateur - Le Travail fantôme - Le Genre vernaculaire - H2O, les eaux de l'oubli - Du lisible au visible - Dans le miroir du passé), Fayard, 2005.
▪ La Perte des sens, Fayard, Paris, 2004.
** Normand Baillargeon (né en 1958) est professeur en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste, militant libertaire et collaborateur de revues alternatives - À Bâbord, la revue de philosophie Médiane dont il est un des fondateurs et du mensuel Le Couac, notamment. Il a aussi été chroniqueur au journal Le Devoir et a participé à Bazzo.TV, sur les ondes de Télé-Québec. À l'UQAM, il enseigne les fondements de l'éducation aux futurs enseignants québécois. Il a écrit un livre sur l'éducation à la pensée critique (Petit cours d'autodéfense intellectuelle) qui est actuellement étudié dans les Cégep et pour lequel il a remporté le Prix Québec Sceptique 2005. Il a participé à la fondation du Collectif pour une éducation de qualité (CEQ) qui s'oppose au renouveau pédagogique (anciennement "la réforme de l'éducation") qui se met en place dans les écoles québécoises. Il intervient dans le documentaire Chomsky & Cie sorti en 2008.