HDA - En attendant la fin du monde (18 novembre 2009) - 26 novembre 2009

En attendant la fin du monde *

par David Riendeau (18 novembre 2009) – 26 novembre 2009

Le monde s’éteindra / les océans se déchaîneront / des cités entières seront englouties dans la mer / la peste, la guerre et la famine achèveront ce qui reste des hommes / apparaîtra après un nouvel âge de paix et de sagesse pour 1000 ans /

Une autre prophétie de Nostradamus? Une vision cauchemardesque la Pythie, le mystérieux oracle de Delphes dans la Grèce antique? Non, tout simplement quelques phrases écrites sur un napperon tâché de sauce brune dans un café de banlieue. Les termes délibérément flous attirent les interprétations apocalyptiques comme un chien errant excite les poux.

Avec l’avalanche de produits qui carburent à la fin du monde, il devient difficile de ne pas troquer ses vêtements polo jeans pour la toge d’un mystique et laisser pousser sa barbe négligée d’étudiant pour la toison fleurie d’un prophète.

Payant la fin du monde? Le blockbuster 2012 a encaissé 65,2 millions de dollars au box-office américain à sa première fin de semaine. Réalisé par l’Allemand Rolland Emmerich, dieu le père de Independance’s Day, The Day After Tomorrow, des catastrophes cinématographiques à effets spécieux hollywoodiens qui carburent à une morale judéo-chrétienne plus que douteuse, le très mince scénario du film est inspiré d’une supposée prophétie qui s’appuie sur le fait que le calendrier maya finit le 21 décembre 2012. Au-delà de cette date fatidique, la funeste prédiction ne donne pas cher de notre peau.

Dans 2012, l’humanité est secouée par une série de cataclysmes plus destructeurs les uns que les autres, sans doute le résultat de leur impiété et leur folie. Tels de braves Noé de l’ère technologique, une poignée d’individus qui savaient ce qui allait se passer tentent de sauver du gouffre l’espèce humaine. Alimentée de longue date par une publicité virale –une stratégie de mise en marché qui consiste à propager «la bonne nouvelle» d’un produit par l’entremise de faux fans- le film devrait engranger des recettes aux proportions bibliques.

Si les explosions et les raz de marées du film 2012 sont aussi factices que l’épée-lumière de carnaval qu’utilisait Joseph Di Mambro, le gourou de la secte meurtrière l’Ordre du Temple Solaire pour séduire et recruter ses futurs adeptes, la crainte d’une escalade de cataclysmes menant à l’apocalypse en 2012 est bien réelle. Les marchands du nouvel âge se frottent les mains.

Des ouvrages alliant éléments pseudo-scientifiques et croyances ésotériques constatent les nombreux «signes» qui précèdent l’hécatombe qui doit laver la planète de ses péchés: l’ouragan Katrina, les attentats terroristes, les guerres au Moyen-Orient, les avancées scientifiques en génétique, les OGM, les comètes, le sida, alouette. Même la question écologique, sujet sérieux s’il en est un, est récupérée jusqu’à plus soif par des messies aux allures du Géant vert des conserves de petits pois. La NASA, l’agence spatiale américaine, a dû publier sur son site Internet une explication complète du phénomène afin de désamorcer la peur millénariste.

Après l’avoir échappé belle avec le bogue informatique de l’an 2000, les charlatans de tout poil ne veulent pas perdre la face une fois de plus avec 2012. Le danger est que l’un d’eux finisse par croire réellement à ses propres prophéties, au point de remuer mer et monde afin de les voir se réaliser. Le cas de Aum, Vérité Suprême est sans doute le plus troublant.

Fondée au Japon en 1987 par Shoko Asahara, un escroc barbu et à demi-aveugle, Aum était un curieux fourre-tout de bouddhisme, de l’Apocalypse de Saint-Jean et de culte à Shiva, la déesse hindoue de la destruction. À l’école, Asahara était rejeté des autres enfants pour son infirmité et son caractère agressif. Plus tard, il est refusé à l’Université de Tokyo. Un voyage dans l’Himalaya l’a transformé complètement. Il prétend être devenu le messie. À beau mentir qui vient de loin, en quelques années seulement le mouvement connaît une expansion fulgurante. Le gourou multiplie les prédications d’une fin du monde atroce et violente, engendrée par un troisième conflit mondial. En 1990, il se présente à la présidence de son pays. L’échec est cuisant. Le désir de vengeance est bouillant en lui. Exerçant une étrange fascination sur la jeunesse japonaise avec ses prophéties de guerres high-tech dignes d’animes futuristes, le gourou a attiré à lui quelques uns des plus brillants esprits de l’Empire du Soleil levant dans le but de construire un véritable arsenal d’armes bactériologiques et conventionnelles. Frustré de ne pas voir se réaliser ses multiples prédications apocalyptiques, Asahara a lui-même tenté de déclencher son propre Armageddon. En mars 1995, ses sbires lancent une attaque au gaz neurotique sarin dans le métro de Tokyo qui fait 11 morts et 5000 blessés. Le gourou attend aujourd’hui son exécution après dix ans de procès.

En 1978, 913 membres du Temple du Peuple se donnent la mort ou sont tuées à Jonestown, au Guyana. Leur gourou, le révérend américain Jim Jones, était obsédé par l’idée d’une guerre nucléaire et se disait convaincu d’être la victime d’un complot mené par la CIA. Avec près d’un millier d’adeptes dont il possédait tout l’argent transféré dans des banques étrangères, le prédicateur fourbe est allé fonder une colonie dans cette partie de la jungle d’Amérique du Sud pour être épargné d’un holocauste planétaire. Il faisait boire à ses adeptes un liquide qu’il disait être du poison pour leur révéler la mystification après coup «pour tester leur foi». Le dernier verre aura été de trop.

Les charlatans et leur trompette de l’Apocalypse mal embouchée sont plus dangereux que la fin du monde qu’ils attendent et espèrent.

Sources

http://revuedesameriques.com/2009/11/18/en-attendant-la-fin-du-monde/#more-885

http://revuedesameriques.com/