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Nos leurres, face à la vieillesse et à la mort
par Claire Dutrisac, journaliste
C'est un plaidoyer contre le troisième âge, l'âge d'or et autres euphémismes destinés à faire oublier les aspérités de la vieillesse sous prétexte de la rattacher aux autres âges de la vie; il a été fait par Claire Dutrisac, journaliste au journal La Presse à la suite du colloque L'Âge et la vie tenu à Montréal à l'automne 1976. Cette réflexion a été publiée dans la revue Critères, no 17 (Hiver 1977).
Rappelons que Madame Claire Dutrisac (1921-1990), entre autres, à été la première récipiendaire, en 1981, du Prix de journalisme de l'ACPC (Association canadienne des périodiques catholiques), prix qui est devenu en 2000, le Prix Claude Masson. Aussi, elle a reçu, en 1972, conjointement avec le journal La Presse, un Prix de la Fondation Michener pour ses articles portant sur les institutions psychiatriques au Canada. Elle a fait une longue carrière comme journaliste à La Presse et a été reconnue comme LA journaliste-spécialiste du secteur des affaires sociales au Québec. Un article de sa part sur un sujet donné sanctionnait positivement ou négativement la personne ou l'organisation concernée. C'était LA référence.
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De tout temps, les hommes ont appréhendé la vieillesse et la mort. Mais jamais comme aujourd'hui n'a-t-on tenté de camoufler ces réalité cruelles, de les habiller de mots, de les maquiller de théories.
L'année 1976 aura été, au Québec, celle du troisième âge. L'immense effort de sensibilisation collective aux problèmes de la vieillesse nous a menés à la magnifier jusqu'à l'illogisme. On a tenté de la rendre enviable alors qu'elle n'est jamais que subie. C'est notre façon de l'exorciser.
La vieillesse est une abstraction; les vieux sont des êtres de chair et de sang. Avec leurs rides, leurs défauts, leurs qualités, leur personnalité. Avec leurs problèmes aussi dont la plupart sont ceux des vieux de tous les temps et dont certains tiennent à notre époque. Au nom des seconds, on essaie d'oublier les premiers qui demeurent sans solution véritable.
Il ne faut pas oublier que l'on ne vieillit pas tous au même rythme ni de la même façon. Les discussions sur le thème de la vieillesse aboutissent souvent à des impasses, simplement parce que les uns se réfèrent à une image relativement heureuse, encore que le relatif est souvent escamoté, les autres évoquent des situations pénibles ou révoltantes.
Reconnaissons que la société contemporaine réserve à la majorité des personnes âgées un sort peu enviable où l'on retrouve presque toujours l'isolement, la solitude, la déchéance physique et parfois intellectuelle, le rejet social et, pour un trop grand nombre, la misère.
Les mots et leur magie
Notre premier refuge, ce sont les mots. Parler des "vieux" constitue presque une injure, un manque de respect. Pourtant, ce mot peut être dit avec beaucoup d'amour. Mais il colle trop à la réalité qu'il désigne et qu'on répugne à accepter. On a donc inventé l'âge d'or, sans trop prendre conscience de l'ironie de cette expression quant à ce qu'elle recouvre.
L'âge d or, c'est précisément celui où les capacités physiques diminuent, où la mémoire est moins bonne lorsque l'esprit demeure alerte, ce qui n'est pas toujours le cas. C'est celui où le rendement de l'aîné souffre d'une comparaison avec son cadet, celui où la retraite abaisse le revenu quand elle ne le supprime pas entièrement, laissant le retraité aux crochets de l'aide sociale. C'est la mise au rancart, c'est l'acheminement vers la dépendance physique, psychologique, financière et sociale. Et dans cette voie, chacun marche plus ou moins vite mais avance toujours.
L'équation s'étant vite établie entre l'âge d'or et la vieillesse, les mots s'usent vite, on a inventé le "troisième âge"; c'était plus acceptable. Comme un message caché devient peu à peu clair sous l'encre sympathique, ainsi la réalité du troisième âge est-elle lentement apparue. Le code était trop aisément lisible. On a créé le "quatrième âge" pour que le troisième ne soit pas le dernier. Avoir quelqu'un qui nous devance est rassurant. C'est celui que la mort guette.
Même dans la bouche des personnes âgées, le mot "vieux" garde un sens péjoratif. Il faut les entendre parler des "vieux"... qui ont parfois l même âge qu'elles. Dans les somptueuses résidences qu'on leur réserve, elles se désolent d'avoir à côtoyer des "vieux" qui sont toujours "les autres".
Le vieillard le plus beau, le plus heureux, envie toujours sciemment ou non la jeunesse. Et cette dernière, facilement arrogante, sûre d'elle-même, fière de ce qu'elle perçoit comme un don particulier, ou pis, comme un mérite personnel, se rengorge devant ceux qui la précèdent, renforçant par son attitude, le complexe de ses aînés.
Les théories : une joyeuse mascarade
Pour habiller décemment le vieillissement, on avance mille et une théories séduisantes, en vérité, mais illusoires dans la plupart des cas. On charge l'organisation de la société des maux qui nous rongent l'âme. Ainsi, si les vieux se meurent d'amour, c'est la faute de la société et non de notre sécheresse de cœur. Les alibis sont nombreux : les appartements sont trop exigus; les enfants trop turbulents; les revenus trop restreints. Bien sûr, il faut reconnaître que souvent l'alibi est valable. Mais pas toujours. On place ses parents dans des foyers d'hébergement et, la conscience en paix, on néglige de les visiter. Pourquoi ? Leur chambre est trop petite; les jours et heures de visite ne conviennent pas à notre horaire; on ne sait trop quoi leur dire. Et parfois, hypocrisie suprême, "on a trop de peine à les voir ainsi". Bref, quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage.
Autrefois, les vieux parents habitaient avec l'un ou l'autre de leurs enfants. On nous dessine un tableau idyllique de leur vie. On oublie qu'ils n'étaient souvent que tolérés ou qu'on soupirait après leur héritage, que leur vie affective était parfois un enfer. Mais déguiser le passé nous permet de blâmer la société actuelle. On accuse notre échelle de valeurs. Comme si la société était responsable de la dégénérescence, plus ou moins rapide, plus ou moins visible qu'apporte l'âge, premier facteur qui transforme les hommes, à toutes les époques, en bouche à nourrir.
Les mœurs du Moyen-Âge étaient-elles vraiment plus douces aux vieillards ? À travers les temps, on peut sans effort retracer les mêmes attitudes, les mêmes galéjades, le même mépris ou, à l'inverse, la même tendresse, le même respect envers les vieux. Mais nulle part ne trouve-t-on de l'envie pour cette période de la vie. La vieillesse, répétons-le, est toujours subie, jamais choisie ni désirée.
Au colloque, un participant, ayant dépassé la cinquantaine, affirmait avec ardeur "Je suis encore jeune". Il demandait aux jeunes de le compter parmi eux. Outre qu'on ignore la réponse des jeunes, soulignons que ces dénégations passionnées expriment justement la hantise de la vieillesse. On ne veut pas se trouver sur l'autre versant, celui qui descend.
On entend souvent ce genre d'aveu, qui ressemble, dans la bouche des aînés, à un reniement implicite : "Je ne suis pas de ceux-là". Voilà les renégats d la vieillesse. Non seulement ne voient-ils pas leur image dans leur miroir, mais encore ils ne lisent pas dans les yeux d'autrui et n'avouent pas les atteintes cachées du vieillissement.
Le proverbe qui dit: "On a l'âge de ses artères" cerne d'un peu plus près la réalité. Car il est vrai que le vieillissement biologique joue un rôle primordial dans la psychologie de la personne âgée. Celle que la maladie épargne restera dans la course plus longtemps. Elle ne rivalisera jamais sérieusement avec la jeunesse et l'âge mûr. Les exceptions confirment la règle.
Avancer en sagesse
Une fois apaisés par nos vieux mensonges, nous nous employons à rassurer les vieux, avec des idées fallacieuses : "Avancer en âge, c'est avancer en vie". Peut-être bien, pour un petit nombre de privilégiés. Mais cet acquis se paie très cher. Faust le savait bien qui a troqué sa science et son âme contre la jeunesse.
Les rides ont leur beauté, c'est vrai. Encore, est-ce parce qu'on y voit un symbole : celui de la sagesse, de la sérénité acquise à force de détachements forcés. Nos rêves rétrécissent à la mesure de nos capacités. On appelle "sagesse" ce qui n'est qu'une adaptation inconsciente à un état de choses qu'on ne peut changer. Une adaptation qui tient plus à un instinct de conservation qu'à la rationalité. Quand on n'a aucune chance de gagner une course, on ne court plus.
La sagesse, pas aussi répandue dans le vieil âge qu'on veut nous le faire croire, ne fait pas le poids avec la jeunesse. Quel homme jeune échangerait sa force, sa passion, son enthousiasme contre savoir ? Demande-t-on à l'athlète de choisir délibérément le sort d'un cul-de-jatte ? Nier la vieillesse, ce n'est pas la supprimer. La respecter n'est pas l'envier.
La beauté est liée à la jeunesse, particulièrement chez la femme. Aussi, celle-ci perçoit plus rapidement que l'homme, que sa vanité protège davantage, les premiers signes de vieillissement. On a souligné, au colloque, l'acuité du problème de la vieillesse chez elle.
La femme a toujours été considérée comme un objet : objet de plaisir pour l'homme. La publicité, de nos jours, l'utilise à ses fins. Même dans ce rôle, ce n'est pas la femme d'un certain âge qu'on valorise mais la jeune femme, au même titre que la possession d'une voiture, d'une maison, d'un chalet. L'image de la femme n'a pas tellement changé : elle est plus répandue à cause des moyens de diffusion de notre siècle. On doit même concéder, à l'analyse, que notre époque, plus qu'aucune autre, lui rend peu à peu, à contrecoeur cependant, une place d'être humain.
Faut-il rappeler que certains Pères de l'Église s'interrogeaient sur la présence de l'âme, chez la femme Le vieil homme trouve toujours à satisfaire sa lubricité dans une maison close auprès... de jeunes femmes. Enfin, le seigneur du Moyen-Âge n'exerçait son droit de cuissage qu'à l'endroit de jeunes mariées. Aucun chroniqueur ne nous a rapporté le contraire.
Une autre thèse attrayante s'est fait jour au colloque : on vieillit plus vite de zéro à vingt ans que de cinquante à soixante-dix. N'est-ce pas consolant ? Mais en fait, on se développe dans les premières années de l'existence. On marche vers une plénitude, vers un accomplissement. Après cinquante, on s'achemine, à pas plus lents mais plus sûrs, vers la fin, vers la mort. N'est-ce pas abuser des mots que de désigner deux réalités bien différentes par le même terme ? Vieillissement n'est pas synonyme de vieillesse. Nous leurrer à ce point change-t-il la réalité ?
Restaurer l'image de la vieillesse
Le désir trépignant que l'on affiche de "restaurer l'image d'un avenir gratifiant malgré la maladie, la mort" démontre la peur qu'on a de ces phénomènes. Le rejet des vieux tient à cette crainte intime, inconsciente. On n'en veut même plus regarder l'image. La réaction de certaines municipalités interdisant la création d foyers d'hébergement dans leur territoire témoigne de cette épouvante viscérale. Un vieillard qui se berce sur un balcon offense la vue des moins vieux. On en vient même à oublier que dans l'évolution normale de la vie, c'est le sort qui nous attend.
Vingt-cinq pour cent des suicides se produisent chez les gens âgés qui, pourtant, ne forment que dix pour cent de la population. Ces statistiques ne sont-elles pas éloquentes ? Mais qui est responsable ? Les conditions de vie que notre société impose à ces vieillards ? Ou est-ce le seul fait d'être vieux, de se sentir inutiles, méprisés, dédaignés, abandonnés qui incite les vieux à se supprimer ? Difficile question qui pose le problème de notre responsabilité collective. En nous leurrant, pour faire fuir les phantasmes que suscitent la vieillesse et la mort, n'accentuons-nous pas le phénomène du rejet que connaît le vieil âge ?
Nos mensonges
Nos mensonges nous déshabillent l'âme. Nous nous mentons à nous-même, nous mentons à ceux qui vont mourir. Il n'est pas question d'annoncer brutalement leur mort à ceux qui sont marqués par une fin prochaine. Mais nos encouragements frisent souvent la dérision et rejettent le malade dans la solitude alors qu'à ce moment précis il aurait besoin de notre compréhension.
Devant les malades condamnés qui sont lucides, nous éprouvons une invincible gêne. On ne sait que dire ni quelle attitude adopter. "Il faut apprivoiser la mort" a écrit Ivan Illich. Vivre sa mort est une tâche bien ardue. La mort des êtres que nous aimons nous crucifie; la nôtre reste la plus horrible évocation.
Notre angoisse appelle les mots à la rescousse. Ainsi, on nous dira que la mort est un phénomène naturel, inhérent à la vie. Phénomène naturel qui va à l'encontre de l'instinct de conservation. Si naturel que notre être se hérisse, littéralement, à la seule idée de notre dernière heure. Cet amour du paradoxe amuse les intellectuels, surtout lorsqu'ils ne sont pas en cause. Dès l'instant où la réalité devient leur réalité, tout ce fatras de mots ne les console pas. Pas plus que l'ensemble des diverses théories, religieuses ou philosophiques, n'ont réussi à chasser l'épouvante de la mort.
Bref, à notre répugnance à vieillir et à mourir, nous opposons des leurres. On enjolive si bien la vieillesse qu'on en arrive à défendre aux personnes âgées d'avoir des défauts, d'être irascibles, impatientes comme tout le monde peut l'être, ni plus, ni moins. On les force à endosser un habit qui ne leur va pas ou leur va très mal. Notre peur de ce qu'elles sont les prive du droit d'être elles-mêmes. Résignons-nous : la sagesse n'est pas plus l'apanage des personnes âgées que le bonheur n'est l'exclusivité de la jeunesse.
Il serait plus sain de regarder les choses en face, de les voir comme elles sont, sans voile. La raison humaine a tendance à nier ce qu'elles ne peut expliquer ou à fournir une explication tronquée, erronée des phénomènes qui dépassent son entendement. La lucidité devrait être la fierté et le courage de l'homme. Elle demeure la seule voie offerte à l'espoir d'améliorer la condition humaine, la seule façon d'assumer un destin d'homme.